• Affaire Kerviel: deux banquiers ont contredit la Société générale

    Affaire Kerviel: deux banquiers ont contredit la Société générale

    CategoriesAffaire Kerviel: deux banquiers ont contredit la Société générale. Tout ne s’est peut-être pas passé comme l’affirme la Société générale, lorsqu'il s'est agi de « déboucler » les 50 milliards d'euros d'engagements pris par Jérôme Kerviel. Deux grands banquiers ont raconté à une journaliste financière qu’ils avaient été prévenus à l'avance par Daniel Bouton de l'opération. Ce qui change beaucoup de choses.

    La déposition de la principale enquêtrice, puis les confidences enregistrées de la magistrate avaient déjà amené à se poser de sérieuses questions sur la conduite judiciaire de l’affaire Kerviel. Mais aujourd’hui, ce sont les récits de deux banquiers qui viennent battre en brèche la version officielle de la banque. Et pas des moindres : Philippe Dupont, ancien président des Banques populaires, et Georges Pauget, ancien directeur du Crédit agricole. D’après leurs propos, recueillis par la journaliste financière Marie-Jeanne Pasquette, tout ne s’est pas déroulé comme l’a expliqué la banque. Le lourd secret semble avoir été partagé par plusieurs banques, bien avant que l’affaire Kerviel ne soit rendue publique. Au nom d’un consensus de place, par peur d’une crise systémique, pourrait-on dire.

    En septembre 2015, Marie-Jeanne Pasquette avait fait déjà paraître un article sur son site Minoritaires.com,puis sur le site Deontofi.com, intitulé « Les mensonges de Daniel Bouton » et passé alors trop inaperçu. Elle y affirmait que le président de la Société générale avait prévenu d’autres présidents de banque dès le dimanche 20 janvier 2008, soit avant même que le débouclage des positions de la Société générale ne commence. Mais elle ne citait alors aucun nom, se contentant d’indiquer que des témoins de premier plan avaient alors été contactés par Daniel Bouton, ce dernier les informant de l’existence d’un « rogue » trader dans sa banque et du débouclage imminent de ses positions dès le lendemain 21 janvier, et leur demandant leur soutien. 

    Cette révélation n’a jamais été démentie par les intéressés. Elle est pourtant explosive, car elle met à mal la version officielle donnée par la Société générale dès la révélation de l’affaire Kerviel le 24 janvier 2008, mais aussi tout ce qu’ont dit les autorités de régulation par la suite. 

    À l’époque, Daniel Bouton avait expliqué que le débouclage des positions prises par Jérôme Kerviel, correspondant à des engagements de 50 milliards d’euros, sur l’indice Dax et sur l’Eurostoxx, avait été réalisé dans la plus grande confidentialité. Une poignée de responsables de la banque seulement étaient au courant et supervisaient l’opération. Un seul trader, Maxime Kahn, avait été chargé de liquider les positions.

    À l’extérieur de la banque, seuls le gouverneur de la banque de France Christian Noyer et le président de l’Autorité des marchés financiers Michel Prada avaient été mis dans la confidence, selon les déclarations de la banque. Même l’Élysée avait été tenu à l’écart pour éviter toute fuite, à la grande colère de Nicolas Sarkozy. « Il fallait éviter toute fuite, afin que le marché ne joue contre la banque », avaient expliqué les différentes autorités pour justifier le secret absolu, y compris à l’égard du pouvoir politique, entourant la situation de la Société générale pendant quatre jours.

    Selon les témoignages recueillis par Marie-Jeanne Pasquette, l’histoire ne s’est pas vraiment passée comme cela, comme elle l’a rapporté à Mediapart et aux Inrocks. « C’était en 2013. J’avais rencontré Philippe Dupont. Il m’a alors dit que Daniel Bouton l’avait appelé le dimanche soir [soit quatre jours avant l’annonce publique officielle du scandale– ndlr] pour l’informer de l’affaire Kerviel et que la banque allait vendre massivement dès le lendemain matin. Je suis retournée voir Philippe Dupont en janvier 2014. Il m’a alors raconté longuement ce qui s’était passé », dit-elle aujourd’hui, avec toutes les preuves en main. « Quand j’ai interrogé par la suite Daniel Bouton à ce sujet, il s’est arrêté un instant, pétrifié, et il m’a dit : je démentirai », poursuit-elle.  

    « Quand Daniel moi aussi m’a appelé le soir, il m’a dit : "T’es assis ?" Je lui ai dit : "Oui, je suis dans ma voiture." Il m’a dit : "Mais surtout tu ne me coupes pas les lignes de trésorerie." Je lui ai dit : "Ne t’inquiète pas" », rapporte alors Philippe Dupont à la journaliste. « Il avait eu des rumeurs, donc cela clarifiait », dit-il, avant d’affirmer que Joseph Ackerman, président de la Deutsche Bank mais aussi Jean-Claude Trichet, alors président de la BCE, étaient également informés. « J’ai prévenu mon staff, en leur disant c’est systémique. On ne joue pas avec le feu. La directive c’est : on soutient la position de trésorerie que j’ai promise à Bouton. Et puis dès que quelque chose se passe, je veux être prévenu », poursuit alors Philippe Dupont.

    Le banquier justifie l’appel de Daniel Bouton par le danger encouru par la Société générale. « Si les patrons ne sont pas informés comme nous l’étions, vous jouez contre », explique-t-il alors, avant de rapporter qu’il surveillait dès le lundi matin le marché de Tokyo. « Pourquoi ? Parce que s’il y avait eu une fuite, il fallait dénouer le plus tôt possible. Le plus tôt possible, c’était sur les marchés asiatiques qui sont ouverts à 2 heures du matin. Et donc vous commencez à déboucler la position, parce que s’il y avait eu une fuite à 10 heures du matin, alors là, la planète finance sautait. Pourquoi ? Parce que la Générale sautait », racontait-il alors. « Il a continué sur les marchés européens. Cela s’est fait avec beaucoup d’intelligence. Parce que Mustier [Jean-Pierre Mustier, alors directeur général de la banque de financement et d’investissement de la Société générale – ndlr], c’était un excellent. Ils l’ont fait sans que cela se voie », affirme-t-il.

    Interrogé par Mediapart, l’ancien président des Banques populaires ne dément pas aujourd’hui l’appel de Daniel Bouton mais le jour auquel il a eu lieu. « Non, ce n’était pas le dimanche que Daniel Bouton m’a appelé. C’était un autre jour, un jour où je travaillais. Je ne me souviens plus lequel. Mais c’était un matin. J’étais dans ma voiture avec mon chauffeur », affirme-t-il aujourd’hui. « Daniel Bouton voulait m’informer avant le marché pour s’assurer que nous lui conservions sa confiance et que nous maintenions nos contreparties », tout en répétant que ce ne pouvait être le dimanche.

    « Vous avez tellement d'engagements croisés »

    Pourquoi Philippe Dupont dément-il avoir été informé le dimanche ? Le fait que son récit premier contredise la version officielle présentée par la Société générale et les autorités de régulation n’est pas le plus grave. Si tous les banquiers ont été informés dès le dimanche, comme le raconte d’abord Philippe Dupont, cela revient à dire qu’il y a pu y avoir un risque de délit d’initiés, de manipulation de marché. D’autant plus que le jour où s’engage la liquidation des positions prises par Jérôme Kerviel est le 21 janvier, jour du Martin Luther King’s day, un des trois jours de l’année où les marchés financiers américains sont fermés. La planète bancaire européenne est entre soi.

    Cette impression se confirme avec le récit tout aussi circonstancié d’un autre banquier. Interloquée par le récit fait par le président des Banques populaires, Marie-Jeanne Pasquette a entre-temps cherché à avoir confirmation auprès d’un autre banquier et joint Georges Pauget, directeur général du Crédit agricole. À la question « Daniel Bouton a-t-il dit que la veille il avait appelé Noyer [gouverneur de la Banque de France] ?», le banquier répond : « Oui, il a appelé ses confrères aussi. Enfin moi, il m’a appelé mais je crois qu’il a appelé les autres aussi. Il a appelé vers 9 heures du soir, quelque chose comme ça », lui confirme Georges Pauget. Celui-ci dit avoir prévenu son directeur financier et son directeur des risques.

    « Je crois qu’il [Daniel Bouton – ndlr] voulait rassurer. Et puis si les patrons sont au courant avant que ça remonte par les marchés, ça évite d’entraîner une espèce de spirale dans les maisons », explique Georges Pauget, justifiant lui aussi l’attitude prise par le président de la Société générale. Le banquier reconnaît aussi auparavant qu’il était dans l’obligation de soutenir la Société générale parce qu’il était impossible de toute façon de couper les lignes de crédit accordées à la banque sur le marché interbancaire. « Entre banques françaises à 4 ou 5, vous avez tellement d’engagements croisés (…) que ce n’est pas possible », avouait-il.

    En dépit de multiples tentatives, il n’a pas été possible de joindre Georges Pauget pour lui demander sa réaction aujourd’hui. De même, l’ancien gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, pourtant informé de nos informations, du nom des banquiers qui tenaient ces propos, n’a pas retourné notre appel.

    De son côté, Jean Veil, avocat de la Société générale, dément tous les propos tenus par les deux banquiers. « Ils se trompent de date. C’est impossible que Daniel Bouton ait appelé ses pairs. Mécaniquement, c’est impossible. Il n’y a aucune raison. Tout ceci n’est absolument pas crédible. D’ailleurs, j’ai eu Georges Pauget, qui est au Portugal, au téléphone, il dément avoir reçu le moindre coup de téléphone de Daniel Bouton », affirme Jean Veil. « Daniel Bouton, poursuit l’avocat, a peut-être appelé certains banquiers le mercredi soir, d’autres le jeudi matin. Mais il n’a prévenu personne avant. C’est une chose d’annoncer des pertes et de demander un soutien en vue de l’augmentation de capital à venir, et une autre de prévenir de positions non couvertes », déclare-t-il avant d’annoncer son intention d’engager des poursuites en diffamation.

    Mais pourquoi deux présidents de banque se tromperaient-ils tous les deux de date durant tout un entretien ? D'autant que l'un comme l'autre donnent l'impression d'avoir été frappés par l'événement et d'en avoir gardé un souvenir vif. Leur récit ne laisse guère de doute : à deux heures du matin, le lundi 21 janvier 2008, ils ont le nez sur les écrans pour suivre ce qui se passe sur le marché de Tokyo et les marchés asiatiques et être capables d’intervenir, en cas de problème.   

    Les explications de Philippe Dupont et Georges Pauget sont sans doute les bonnes pour justifier ce secret partagé, en passant au-dessus des lois : le risque était systémique. Les intérêts des établissements bancaires français, voire européens étaient tellement entremêlés, surtout face à la Société générale, hyperactive sur les marchés, qu’il fallait peut-être une démarche concertée pour organiser le repli des positions de la banque.

    Le récit de ces deux banquiers, en tout cas, met à mal toute l’histoire officielle bâtie par la Société générale et les régulateurs. Tout cela évoque de plus un storytelling (voir l'article de Christian Salmon « Construction d'un coupable »). Leur témoignage soulève aussi nombre de questions. Tout s’est-il passé comme prévu ? Tous les banquiers informés ont-ils joué le jeu ? Certains n’ont-ils pas profité de l’information, ne serait-ce qu’en prenant des positions à terme en sachant que l’ensemble du marché obligataire allait baisser ? « Il n’y avait pas que la Société générale comme vendeur », dit Philippe Dupont. Dans quelle mesure tout cela a-t-il contribué à creuser les pertes affichées de la Société générale ?

    À ce stade, aucune réponse ne peut être vraiment assurée. La justice n’a mené aucune enquête réelle auprès de la chambre de compensation Eurex, pour savoir ce qui s’était passé. Aucune expertise comptable indépendante n’a été engagée à la Société générale. Huit ans après le début de l’affaire Kerviel, la justice ne sait toujours rien. Si ce n’est que les preuves s’accumulent, montrant qu’elle a accepté une narration qu'elle n'a jamais cherché à démonter. 

    Boîte noire : Le magazine Les Inrocks publie cette semaine une enquête complémentaire sur l'affaire Kerviel, portant notamment sur les positions financières de la Société générale.

    par MARTINE ORANGE

    Illustration  Adam Burt/flickr/CC Ce contenu est librement disponible sous les termes juridiques simples Sans langue de bois

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