• Bernie Sanders requinque la gauche américaine

    Bernie Sanders requinque la gauche américaine

    CategoriesBernie Sanders requinque la gauche américaine. Quelle que soit l’issue de la campagne de Bernie Sanders, le sénateur démocrate et socialiste pourra se targuer d’avoir réveillé la gauche américaine. Think tank, élus locaux progressistes, publications de gauche… Tous se sentent enfin pris au sérieux et l’affirment fièrement : le socialisme est dans l’air. La campagne démocrate fait étape ce mardi dans l’Indiana.

    New York (États-Unis), de notre correspondante.- Cela ressemble à un lifting réussi. La gauche américaine, souffrant d’un déficit d’image ces dernières décennies, est de retour, requinquée par la campagne efficace de Bernie Sanders. Pour ceux qui n’ont pas suivi, ce sénateur démocrate du petit État du Vermont (pensez produits bio et artisanat bobo) surprend tout le monde depuis le début de sa campagne aux primaires du parti démocrate, lancée il y a tout juste un an. Il remplit les amphithéâtres de jeunes et moins jeunes exaltés, inspirés par ce « socialiste » autoproclamé de 74 ans qui promet la gratuité des universités publiques ou encore la mise en place d’un système public d’assurance maladie à la française.

    La première à être surprise par ce succès populaire a sûrement été Hillary Clinton, pour qui cette campagne des primaires, s’annonçant d’abord comme une promenade de santé, s’est transformée en pénible exercice de séduction. Même auprès des femmes et des féministes qu’elle pensait relativement acquises à sa cause. Eh bien, non, les jeunes générations voient la situation d’un autre oeil (en mars, plus d’1,5 million des 18-30 ans avaient voté pour

    Sanders, plus que pour Clinton et Trump réunis). « Un homme politique militant pour des politiques de redistribution nous paraît plus féministe qu’une femme candidate dans le camp démocrate, même si sa présence indique une réelle avancée », résume Sarah Léonard, essayiste et journaliste à l’hebdomadaire progressiste The Nation. Elle fait partie des voix de gauche – des élus, des membres de think tanks,des écrivains – que nous avons interrogées et suivies afin de mesurer la portée et l’impact de la campagne de Bernie Sanders sur la gauche américaine et ce, quelle que soit son issue.

    Le sénateur le dit et le répète : il compte poursuivre sa campagne jusqu’à la convention du parti, fin juillet, lorsque le candidat à la présidentielle sera officiellement investi. Même si Hillary Clinton le devance avec 2 183 délégués et super délégués contre 1 406 (il en faut 2 383 pour obtenir la nomination), et qu’il devient de plus en plus difficile de combler l’écart puisque les élections primaires démocrates sont toutes à la proportionnelle. Sanders mise sur les 14 scrutins restants, dont l’un se déroule ce mardi 3 mai, dans l’Indiana.

    Les appels à la conciliation ou à l’abandon de sa campagne afin que le parti se mette le plus rapidement possible en ordre de bataille pour l’élection générale de novembre semblent le laisser indifférent. Ce week-end, il se montrait plus déterminé que jamais et laissait même entendre que la convention pourrait être contestée, c’est-à-dire s’ouvrir sans qu’aucun des candidats dispose d’une majorité absolue de délégués. Sanders a précisé sa pensée : il juge antidémocratique le système des super délégués, qui permet à des cadres du parti de soutenir le candidat de leur choix. Il estime donc que parmi les 520 élus ayant déjà apporté leur soutien à Clinton, un certain nombre devrait changer d’avis, respecter le vote populaire dans leur État, et donc se ranger derrière lui. Les chances que cela se produise d’ici juillet sont minces, mais ce discours permet à Sanders de critiquer les règles en vigueur au sein du parti, et d’appeler à la réforme.

    Cependant, si cette persévérance force leur respect, les progressistes se disent désormais moins concernés par les probabilités de victoire de Sanders que par l’impact de sa campagne sur la gauche tout entière. Le sénateur pourra tout bonnement se targuer de l’avoir redynamisée. « Les limites à ce qui pouvait être dit dans le champ politique américain ont incontestablement bougé. Désormais on peut se dire socialiste et être pris au sérieux, c’est un changement majeur », estime Jedediah Purdy, professeur de droit et auteur d’une série d’ouvrages sur l’identité politique américaine populaires dans les milieux intellectuels progressistes. « Il devient plus facile de s’imaginer et de se dire de gauche. À l’inverse, la référence à l’exceptionnalisme américain, qui prit tant de place dans l’identité politique américaine tout au long du XXe siècle, est en recul. »

    Sarah Leonard, de l’hebdomadaire progressiste The Nation, abonde en son sens : tout en rappelant que l’électorat de Sanders ne constitue qu’une petite portion de l’électorat américain total, elle observe un intérêt de plus en plus prononcé pour le « socialisme », surtout chez les jeunes. Auteure d’un ouvrage collectif intitulé Le futur que l’on veut : des idées radicales pour un siècle nouveau, elle raconte : « Lorsqu’on intervient sur les campus, les étudiants s’embarquent dansde grands débats sur le socialisme. C’est assez incroyable et drôle parfois, un peu naïf. Nous traversons une période de critique du capitalisme, de quête d’autre chose, d’ouverture d’esprit et d’apprentissage. »

    À ce stade, l’étiquette « socialiste » semble fourre-tout, parfois confuse, mais elle renvoie à l’idée qu’il est enfin possible aux ÉEtats-Unis de parler de problèmes sociaux plutôt que d’échecs individuels, de prôner la solidarité plutôt que la compétitivité, ou encore de refuser l’insécurité économique. « Ce qui mène logiquement à s’intéresser à des candidats en faveur de politiques de redistribution », commente Sarah Leonard.

    Ce processus s’est enclenché avant le phénomène Bernie Sanders, dont la campagne est arrivée au moment opportun et a permis de révéler au niveau national les poussées locales de la gauche, restées parfois discrètes. « Occupy Wall Street a été la première d’une série de vagues indiquant une progression de la gauche depuis cinq ans, de la lutte pour l’augmentation du salaire minimum au mouvement Black Lives Matter. L’élection de la sénatrice Elizabeth Warren en 2012 a marqué un tournant : nous avions enfin une élue articulant parfaitement nos problèmes économiques et sociaux et les solutions à y apporter », résume Neil Sroka. Il est le porte-parole de Democracy for America, une organisation fondée par Howard Dean après sa campagne infructueuse aux primaires démocrates de 2004, qui finance les campagnes de candidats progressistes et promeut leurs idées. Soutenant Bernie Sanders, l’organisation a levé 1,5 million de dollars. « Plus que pour aucune autre campagne en douze ans d’existence ! Sans compter le nombre de volontaires mobilisés et formés au cours de cette campagne : ils constituent des forces vives assurant le futur de la gauche américaine », s’enthousiasme-t-il.

    L’organisation a de quoi se réjouir cette année : si Bernie Sanders prend toute la lumière, ce cycle électoral est marqué par l’entrée en campagne d’autres candidats progressistes ayant l’intention de promouvoir des politiques sociales-démocrates. Citons Zephyr Teachout, candidate aux primaires démocrates pour un siège de représentante de l’État de New York à la Chambre. Professeure de droit, spécialiste de la corruption en politique, elle insiste sur la nécessité de revoir le système de financement des campagnes ou encore d’investir dans les énergies renouvelables. En Floride, Tim Canova mène campagne en s’opposant notamment aux traités de libre-échange. Il s’appuie, à l’instar de Sanders (pour qui il a déjà travaillé au Sénat), uniquement sur des petits donateurs. Dans le Nevada, Lucy Flores insiste sur le relèvement du salaire minimum à 15 dollars de l’heure ou encore sur la défense des droits de la communauté LGBT. Sa campagne a décollé quand elle a reçu le soutien officiel de Sanders.

    Ces candidatures sont intéressantes à plusieurs titres, notamment parce qu’elles illustrent une bataille nettement moins médiatique mais tout aussi centrale que les présidentielles : les élections au Congrès, où 469 sièges sont en jeu. Pour les démocrates, le scrutin est décisif puisqu’ils pourraient retrouver la majorité au Sénat (il leur manque 5 sièges contre 30 à la Chambre). Ce qui donnerait à un président démocrate les coudées un peu plus franches pour réformer le pays, et permettrait aux élus démocrates d’être une force de proposition plutôt que d’opposition. Dans cette situation, un groupe solide d’élus incarnant la gauche pourrait avoir voix au chapitre.

    C’est donc sur ce scénario que misent déjà de nombreux progressistes, de Democracy for America à un comité d’action politique tout juste créé. Brand New Congress, lancé la semaine dernière par des militants pro-Sanders, a pour objectif de financer des candidatures de gauche au Congrès, et s’intéresse dès maintenant aux élections parlementaires de 2018. Le temps de trouver un stock de candidats adéquats !
    Sauf qu’on en est encore loin. « Il y a quelques personnalités très intéressantes qui font campagne en ce moment, mais un ou deux élus ne suffiront pas à institutionnaliser la gauche aux États-Unis », tranche Jedediah Purdy. S’il est si sévère, c’est que le problème n’est pas nouveau. C’est toute la difficulté dans le système bipartisan américain favorisant les grandes coalitions. Le parti démocrate, qualifié de « grande tente » sous laquelle doivent pouvoir se retrouver divers groupes, est dominé par son aile centriste et il a régulièrement déçu, voire oublié, son aile gauche. Quant à ceux qui ont choisi de militer à l’extérieur du parti, par exemple en rejoignant le petit parti des Verts, soucieux depuis sa création de justice sociale, ils s’éloignent des centres du pouvoir.

    Les débats qui traversent actuellement la gauche américaine concernent donc la stratégie à adopter pour que le mouvement actuel laisse son empreinte sur le parti démocrate. Autrement dit, que les forces se rééquilibrent au détriment de l’aile centriste et à la faveur de l’aile progressiste. Certains pensent que c’est impossible, d’autres estiment que c’est la seule option qui vaille.

    Dans ce contexte, Bernie Sanders choisit de poursuivre sa campagne pour une raison simple : s’il n’est pas le nominé, il veut arriver à la convention du parti en ayant un maximum de délégués afin d’avoir toute la légitimité pour imposer ses vues. Dans ce cas de figure, certaines de ses propositions phares – comme la mise en place d’un système d’assurance maladie public ou encore l’interdiction du fracking – pourraient figurer sur le programme du parti démocrate. Un document qui s’avère avant tout symbolique car non contraignant… Bernie Sanders pourrait encore vouloir négocier une révision des règles encadrant les élections primaires en échange de son soutien au nominé. Mais à ce jour, rien ne dit qu’il sera entendu, ni sa parole respectée.

    Il sera alors temps pour la gauche américaine de reprendre le chemin des mouvements citoyens. « À défaut d’un grand parti de gauche, ces mouvements constituent le meilleur moyen d’obtenir des progrès sociaux aux États-Unis », note Sarah Leonard, qui liste une myriade d’initiatives locales récentes et prometteuses en faveur de la justice sociale, contre le racisme, pour la protection des droits des travailleurs. Des luttes qui bénéficient déjà de l’énergie et de l’expérience acquises par les milliers de militants bénévoles participant aux campagnes des candidats de gauche ayant percé en 2016.

    par IRIS DEROEUX

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