• Carlos Ghosn, ou le cynisme de l'oligarchie

    Carlos Ghosn, ou le cynisme de l'oligarchie

    CategoriesCarlos Ghosn, ou le cynisme de l'oligarchie. « Ce n’est pas aux actionnaires de décider la rémunération du président. » Le conseil d’administration de Renault résume la réalité des dirigeants des multinationales : comptables de rien, ni à l’égard de personne. Où est donc la gouvernance d'entreprise si chère au libéralisme?

    Décidément, Carlos Ghosn est au-dessus de tout, des questions, des remises en cause, et désormais au-dessus du vote de ses actionnaires. Il n’a pas dit comme le président de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, qu’il faisait « l’œuvre de Dieu ». Mais tout paraît indiquer par ses choix et ses comportements qu’il n’est pas loin de le penser. Un tel talent ne saurait se plier à devoir rendre des comptes, encore moins se soumettre à un vote d’assemblée générale.

    C’est donc d’un revers de la main que le conseil d’administration de Renault, puissamment guidé par son PDG, a accueilli l’opposition des actionnaires du constructeur automobile à la rémunération accordée à Carlos Ghosn : ceux-ci venaient de voter à 54 % contre les 7,251 millions d’euros de salaire versés au PDG de Renault, qui viennent s’ajouter aux quelque 8 millions d’euros qui lui sont versés par Nissan. Face à ce vote négatif, une première en France depuis que les actionnaires ont le droit de se prononcer à titre consultatif sur la rémunération des dirigeants, le conseil d’administration n’a eu qu’un mot : « Ce n’est pas aux actionnaires de se prononcer sur la rémunération de ses dirigeants. » Mais à qui alors ? L’actionnaire n’est-il pas celui qui décide, à s’en tenir aux préceptes du libéralisme ?

    À première vue, cette réponse sans appel semble avoir un destinataire unique : l’État, premier actionnaire de Renault. Pour les défenseurs de Carlos Ghosn, ce vote n’est qu’un énième épisode du conflit qui oppose la direction du constructeur automobile à l’État. Depuis des années, Carlos Ghosn ne cesse de se plaindre de cet actionnaire encombrant, de lui dénier la moindre légitimité, de chercher à s’échapper par tous les moyens de cette tutelle, en multipliant les manœuvres et les tactiques pour faire passer Renault en dehors du champ de contrôle étatique, au point de dévitaliser le groupe automobile. Il ne peut voir dans ce vote contre sa rémunération qu’une nouvelle attaque du gouvernement : avec ses 23,4 % de droits de vote, l’État a fait pencher indéniablement la balance lors du vote de cette résolution.

    Même s’il y a un avertissement gouvernemental à destination de Carlos Ghosn dans ce vote, l’opposition à la conduite du PDG de Renault-Nissan est bien plus large. Cela fait des années que le cabinet Proxinvest, mandaté par des actionnaires et des investisseurs financiers, conteste la gestion de Carlos Ghosn en tant que dirigeant à la fois de Renault et Nissan, comme l’opacité qui entoure ses rémunérations. Il a fallu attendre 2011 pour découvrir que le PDG de Renault touchait entre 7 et 10 millions d’euros chez Nissan, ce qui en fait le PDG le mieux payé du Japon. Avec Renault, il touche 15 millions d’euros cette année, ce qui lui permet de figurer parmi les patrons les mieux payés du monde. 

    L’an dernier, les actionnaires avaient déjà contesté l’augmentation fabuleuse de Carlos Ghosn. Le quasi-triplement de son salaire chez Renault, passant de 2,7 à 7,2 millions d’euros en un an, avait été accepté à 64 %, le plus mauvais résultat de toutes les entreprises du CAC 40. L’avertissement n’avait reçu aucun écho. Cette année encore, le cabinet Proxinvest, porte-parole d’investisseurs mécontents, avait donc appelé à nouveau à voter contre la rémunération de Carlos Ghosn. 

    Lors de l’assemblée générale du 29 avril, Pierre-Henri Leroy, président de Proxinvest, a interpellé le conseil d’administration au sujet de la rémunération accordée au PDG de Renault. Mais c’est ce dernier qui a pris la parole en défense. « En tant qu’actionnaire, vous donnez délégation au conseil d’administration. C’est lui qui juge non pas sur la base d’un caprice mais il juge si la façon dont le PDG est payé est conforme à ses efforts, à son talent, à la situation. Il le fait de façon tout à fait transparente », lui a rétorqué Carlos Ghosn. Un nouvel exemple de la parfaite indépendance des administrateurs, sans nul doute.

    La composition du comité de rémunération l’illustre parfaitement : il est aussi caricatural que tous ceux du CAC 40. On y retrouve Thierry Desmarest, ancien PDG de Total, Marc Ladreit de Lacharrière, président du groupe Fimalac, Jean-Pierre Garnier, ancien président du groupe pharmaceutique Glaxo, Alain Belda, ancien banquier d’affaires parti présider pendant des années le groupe d’aluminium Alcoa, Éric Personne, un des hauts responsables du groupe automobile, et Patrick Thomas, président du comité, également haut cadre de la maison. Bref, des responsables qui connaissent la vraie vie des dirigeants des multinationales, les impératifs de la mondialisation. Pas de ceux qui ont de viles préoccupations sociales, ou de ces individus qui oseraient rappeler les efforts des salariés du groupe qui ont accepté le départ de 8 000 d'entre eux sans licenciement, une augmentation des horaires de travail et une modération salariale pendant trois ans afin de sauvegarder la production automobile du groupe en France.

    Pour justifier cette rémunération hors norme, le conseil d’administration de Renault a mis en avant « les résultats exceptionnels de Renault » : un chiffre d’affaires record de plus de 45 milliards d’euros, un résultat net de 2,8 milliards d’euros, une marge opérationnelle de 5,1 %, un plan d’économies en avance sur les prévisions.

    Ces quelques indicateurs chiffrés semblent suffire au comité de rémunération pour justifier le salaire exorbitant accordé au président du groupe. Celui-ci semble, en revanche, beaucoup moins vigilant sur les capacités de résistance et l’avenir du groupe. Les administrateurs ne semblent pas plus s’inquiéter que cela du fait que la base industrielle de Renault en France ne cesse de diminuer. Le constructeur automobile y produit moins de voitures qu’en 1963. Et les accords passés avec Daimler, prévoyant des transferts massifs de production et de compétences du constructeur français vers le constructeur allemand, risquent encore de l’affaiblir. Ils ne sont pas plus émus, semble-t-il, des retards accumulés de Renault dans les voitures électriques ou hybrides, non plus que de son développement international bridé – le constructeur arrive seulement en Chine, au moment où tout le marché automobile chinois est train de ralentir. 

    La fin de l'alignement des intérêts entre actionnaires et dirigeants

    A-t-il été seulement question d'AvtoVaz, la filiale russe de Renault, au conseil ? Comme annoncé de longue date par des observateurs avisés, cette alliance avec l’ancien fabricant des Lada en Russie, nouée de telle sorte que Renault en porte tous les risques et Nissan tous les avantages, est en train de tourner au fiasco. Les ventes automobiles s’effondrent en Russie, en raison de la récession économique. Renault a déjà dû diminuer la valeur de sa participation : un milliard d’euros de pertes vont être inscrits dans les comptes cette année. Face à cette tourmente, Carlos Ghosn a préféré prendre du champ. Il a annoncé qu’il allait abandonner la présidence du conseil d’AvtoVaz pour la céder à Sergueï Skvortsov, représentant de la société étatique Rostec, l’autre actionnaire du constructeur russe, le 23 juin prochain. Une façon de marquer ses distances, afin que son nom ne soit pas mêlé à d’éventuels déboires, comme dans le cas de la fausse affaire d’espionnage. Tant de succès méritent bien récompense.

    L’impunité dont bénéficie Carlos Ghosn reste un mystère. Longtemps, ce dernier a profité d’une totale immunité, en se présentant comme l’homme clé, indispensable, de l’alliance entre Renault et Nissan, en jouant les deux groupes l’un contre l’autre. Peut-être serait-il temps que les actionnaires des deux groupes se parlent enfin ? Ils pourraient découvrir qu’ils ont des intérêts communs qui ne se résument pas à un seul homme.

    Mais cette affaire risque de ne pas s’arrêter à Renault. En balayant en quelques mots l’avis des actionnaires, le conseil d’administration exprime avec cynisme une réalité que le Medef et l’Association française des entreprises privées (Afep) ont tenté d’habiller depuis des années avec leurs différentes versions de code de bonne conduite, leurs appels à la bonne gouvernance des entreprises : tout ceci n’est qu’un leurre. En dépit de toutes les promesses, aucune modération n’est de mise pour les hauts dirigeants. « Parce qu’ils le valent bien », rien ne saurait leur être refusé. Ni la crise, ni les contre-performances ne justifient d’arrêter l’ascension exponentielle de leur rémunération. Le salaire moyen des dirigeants du CAC 40 a encore augmenté de 4 %,pour s’établir à 2,34 millions d’euros. Mais cette moyenne ne tient pas compte des à-côtés.

    Car le système d’enrichissement ne cesse de se perfectionner avec les années. Les stock-options sont en train de tomber en désuétude. Officiellement, parce que le mécanisme était trop contesté. Dans les faits, il faisait courir encore un léger risque à la caste des dirigeants. Les stock–options pouvaient perdre tout intérêt si le cours de l’action tombait plus bas que le prix d’attribution. Désormais, les dirigeants se font attribuer des actions de « performance », totalement gratuites. La plus-value est ainsi assurée, quoi qu’il arrive. Outre sa rémunération fixe et variable qui représente 3 millions d’euros, le PDG de Renault se voit attribuer des actions« de performance » pour 4,18 millions d’euros.  

    L’attitude du conseil de Renault dans ce dossier n’est pas un accident. Il n’a plus rien à faire de l’avis de ses actionnaires. Pas seulement sur la rémunération du PDG, mais sur tous les sujets. Lors de cette même assemblée générale, une résolution a été présentée stipulant que les actionnaires de Renault renonçaient à avoir le moindre droit de regard sur Nissan, contrôlé à hauteur de 44 % par le constructeur français. Elle a été adoptée. Ainsi, à l’avenir, ceux-ci n’auront plus rien à dire sur la conduite de la première filiale du constructeur français.

    Pour aussi extrémiste qu’il soit, le comportement de Renault reflète l’état d’esprit général dans les multinationales. Celles-ci affichent avec morgue qu’elles ne se sentent plus comptables de rien, ni vis-à-vis de personne. Une grande rupture est en train d’être consommée entre les dirigeants d’entreprise et leurs actionnaires.

    Tout le renversement néolibéral à l’œuvre depuis les années 80 dans les entreprises s’est pourtant construit sur ce couple. Revendiquant, au nom de leur droit de propriété, d’être les premiers bénéficiaires des richesses créées par les entreprises, les actionnaires ont imposé des gestion d’airain à tous les groupes, exigeant des rendements toujours plus élevés et totalement déconnectés de la réalité économique, des scissions, des liquidations, une pression sans cesse accrue sur les salariés.

    Ce grand basculement n’a été possible que grâce au ralliement des dirigeants d’entreprise. Alors que depuis la fin de la guerre, ceux-ci se voyaient comme issus du monde salarial, partageant les mêmes buts, ils ont cédé aux sirènes des actionnaires, qui prônaient l’alignement des intérêts entre les actionnaires et les dirigeants. Ce ralliement a été obtenu à coups de rémunérations insensées, toutes plus extravagantes les unes que les autres. Les rémunérations des dirigeants des multinationales représentent en moyenne plus de 200 fois le salaire moyen. L’échelle était de un à 20 dans les années 70.

    Aujourd’hui, la fronde contre ces rémunérations indécentes, jusque-là cantonnée à l’opinion publique, gagne désormais les rangs des actionnaires. En Grande-Bretagne, plusieurs présidents, notamment ceux de HSBC et de BP, ont vécu des assemblées générales mouvementées. Alors que les groupes qu’ils président affichent des résultats médiocres voire désastreux, ils ont continué à se voir accorder des augmentations exponentielles. Le fameux alignement des intérêts est en train de se dissoudre. Et les PDG des multinationales, sans cette justification protectrice, risquent d’apparaître pour ce qu’ils sont : une caste d’oligarques, insupportable dans un système démocratique. 

    par Martine Orange

    Illustration CC/flickr termes juridiques simples  Sans langue de bois

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