• Chirac et les syndicats de soldats

    A droite sur la photo, Gérard Jussiaux (barbu) et Charles Piaget, leader emblématique de la lutte des LIP [Photo parue dans Universalia 1976, supplément à l'Encyclopaedia Universalis]

     A droite sur la photo, Gérard Jussiaux (barbu) et Charles Piaget, leader emblématique de la lutte des LIP [Photo parue dans Universalia 1976, supplément à l'Encyclopaedia Universalis]

    CategoriesChirac et les syndicats de soldats. Il y a 40 ans, éclatait une affaire qui allait envoyer en prison des militants syndicaux et politiques. C'était au temps où Jacques Chirac, premier ministre, n'était pas le débonnaire qu'on cherche à nous vendre. Gérard Jussiaux, l'un des responsables CFDT incarcéré à l'époque, vient d'éditer une plaquette rappelant cet événement gravement attentatoire aux libertés, aujourd'hui oublié.

    Au début des années 70, effet sans doute de mai-68, dans des unités de l'Armée se constituent  quelques comités de soldats, afin de défendre les droits des "citoyens sous les drapeaux". Ils seront bien vite réprimés.

    C'est alors qu'à Besançon, au 19ème Régiment de Génie, à l'automne 1975, est annoncée la création d'une section "syndicale en lien avec l'union locale CFDT". Insupportable pour le pouvoir : Jacques Chirac, premier ministre de Giscard, dans une minable opération politicienne, cherche à attribuer médiatiquement cette initiative au Parti Socialiste tout en dirigeant ses coups surtout contre le PSU et la CFDT qui a été à la pointe de nombreuses luttes sociales. Le familier du cul des vaches se lance alors dans une action de grande envergure pour châtier les coupables : il saisit la Cour de Sûreté de l'État qui a été créée pendant la guerre d'Algérie pour poursuivre les actes meurtriers de l'OAS. Le ministre de la Défense, Yvon Bourges, parle carrément d'"un plan de destruction de notre armée". L'acte d'accusation dénonce une "entreprise de démoralisation de l'armée". Perquisitions, saisies de documents, arrestations.

    À l'époque, militant CFDT, ayant des responsabilités à l'échelle de la région de Franche-Comté (dans le secteur santé-social), je soutiens cette action et détiens même un gros paquet de tracts expliquant la démarche de ces soldats soutenus par la CFDT. Face à la répression qui s'étend, je conserve un tract que je plie en 4 pour suggérer qu'il a été trouvé dans la boîte aux lettre et détruis les autres.

    Gérard Jussiaux, permanent CFDT de l'Union locale de Besançon, sera arrêté rue Battant, chez lui, à l'aube, le 3 décembre. Coup de tonnerre quand nous apprenons la nouvelle. Juju est un leader CFDT pas trop apprécié du côté des vieilles gardes PS et PC, mais charismatique auprès des vieux militants exigeants et des jeunes qui rêvent de jours meilleurs, tous impressionnés par son empathie, son intelligence et la clarté de ses analyses et de son expression. Il avait été jusqu'alors très actif dans les luttes sur Besançon, en particulier dans la bataille des LIP.

    Gérard Jussiaux écrit aujourd'hui : "Plusieurs dizaines de militants à travers le territoire se retrouvent arrêtés, transférés dans la capitale, inculpés et incarcérés dans les prisons parisiennes. Parallèlement, dans les casernes, les soldats impliqués sont pourchassés, sanctionnés, et dispersés dans d'autres unités.

    La gauche qui aspire à gouverner peine à trouver ses marques devant cet événement atypique, mais refuse cette attaque brutale du pouvoir et le recours à la justice d'exception, tandis que la mouvance d'inspiration plus contestataire (CFDT, PSU, Ligue communiste, libertaires…) organise la solidarité et le soutien actif aux inculpés avec l'appui de la Ligue des droits de l'homme".

    Il fait le récit de son arrestation, de la gué-guerre entre les différents services de police. Il évoque ce capitaine de gendarmerie qui s'excite et se plaint d'avoir reçu une pierre au visage … en 1973 en se rendant chez LIP avec un camion au pare-brise non grillagé. Il semble qu'un homme de la Sécurité militaire assiste discrètement à cet interrogatoire. Il est emmené à Paris en voiture. Il me confirme aujourd'hui une histoire qu'il nous avait racontée après sa libération : un appelé de Cazaux (près de Bordeaux) fut emmené en hélicoptère sur Paris et au moment de monter dans l'hélico, un gendarme lui serra chaleureusement la main en lui glissant un mot d'encouragement.

    Après le Fort de l'Est où lui est notifiée son inculpation, le permanent syndical est incarcéré à la prison de Fresnes. Il décrit les conditions de vie à trois dans une cellule de 3 m sur 2m50. Il est détenu avec deux jeunes "plus ou moins anarchistes" chez qui la police a trouvé des tracts évoquant les comités de soldats. Le juge essaye de démontrer en vain qu'il y a un chef d'orchestre et une véritable entreprise de démoralisation de l'armée, qui sait, en lien avec l'étranger.

    érard dit qu'il fallait tuer le temps : il lisait et appréciait les "bouffées de la vraie vie" que lui apportait le courrier (nous étions nombreux à soutenir par lettres notre copain pris dans cet engrenage). Il ignore alors le temps qu'il restera enfermé, envisage de reprendre des études. Si le juge n'avance pas, il est à craindre que les politiques fassent de la surenchère, n'admettant pas leur erreur : ils veulent des condamnations. L'incarcération risque d'être longue : heureusement, parvient aux détenus l'écho des soutiens qui sont organisés partout en France en leur faveur.

    Le moral des soldats

    Les prisonniers furent libérés après deux mois de détention, ne bénéficiant du non-lieu que trois ans plus tard, à l'été 1978, en pleine période de vacances. Ainsi, et le pouvoir le savait, il n'y avait strictement rien dans les dossiers, sinon cette section syndicale de soldats, en lien avec un syndicat. Même à gauche, ceux qui colportaient en coulisse que cette initiative de gôchistes risquait de conduire aux pires aventures sont bien obligés d'admettre que tout cela n'était que du vent, une incroyable manipulation étatique menée par le clan UDR au pouvoir (futur RPR, puis UMP).

    Quant à la campagne de démoralisation de l'armée, ce sont bien les autorités militaires qui l'ont menée : ce sont elles qui réellement portaient atteinte au moral des soldats. Jussiaux le rappelle : en 1973, une loi Debré restrictive sur l'obtention des sursis provoque d'importantes manifestations lycéennes et étudiantes (c'est l'époque du fameux entonnoir sur la tête de Debré). En 1974, après la mort de Georges Pompidou, lors de l'élection présidentielle, un "Appel des Cent" réclame des améliorations morales et matérielles des conditions faites aux soldats. En septembre de cette année-là, 200 appelés manifestent dans les rues de Draguignan. La hiérarchie militaire poursuit les "meneurs", ce qui déclenche un large mouvement de l'opinion publique en faveur de ces soldats. En février 1975, 150 appelés manifestent dans les rues de Verdun. Et, enfin, en mai, un incident grave se produit au 19ème Régiment de Génie de Besançon : un officier violent frappe un appelé. Gravement blessé (rate éclatée), il est hospitalisé et renvoyé dans ses foyers. C'est contre cette atteinte au moral des soldats que ceux-ci s'insurgent : ils montent alors la section syndicale. Ils sollicitent les syndicats : Gérard Jussiaux et la CFDT bisontine répondent favorablement.

    Des actions perdureront, avec le soutien de IDS (Information pour les droits du soldat), créée à Paris en 1974. Elles ne prirent fin, pour les appelés, qu'avec la suppression du service militaire décidée par… Jacques Chirac en 1996 (et mise en œuvre l'année suivante par Lionel Jospin, premier ministre de cohabitation). La question demeure pour les engagés : la France a été condamné en octobre 2014 par la Cour européenne des droits de l'homme parce qu'elle interdit les syndicats dans l'armée.

    Je lis, dans un tract que j'ai conservé de l'époque, que la Cour de Sûreté de l'État [qui sera supprimée en 1981] est "une instance judiciaire d'exception, contraire aux principes de la Constitution, du même type des tribunaux militaires franquistes et de Pinochet". Gérard Jussiaux écrit que dès son arrestation il s'est senti transporté "dans un univers d'inquisition d'une autre époque (Vichy) ou d'autres pays (l'URSS, l'Espagne franquiste)". S'il a tenu à rappeler ces faits inquiétants, c'est parce qu'"ils nous disent des choses toujours actuelles sur ce qu'est l'État, ce que peut faire une Droite autoritaire, ce que devrait dire et faire une Gauche vraiment réformatrice…"

    57 personnes furent inculpées et 26 incarcérées. Parmi les incarcérés, outre G. Jussiaux, Jean-Claude Valentini (CFDT et PSU, Besançon), Michel Bourre (CFDT, Bordeaux), Bernard Thierry et Claude Baudouin (CFDT, Verdun), Lionel Blondel (CFDT, Chaumont), Bruno Marielle, Jacques Stambouli et Ali Touati (CGT, Paris), Armand Jung et Raymond Murer (PSU, Strasbourg), Olivier Noack (PSU, Mulhouse), 7 soldats, des étudiants, des amis de suspects. 

    La brochure que Gérard Jussiaux a réalisée, diffusée en nombre limité, recense tous les articles de presse de l'époque. Il nous rappelle qu'il n'existait ni Internet, ni l'ordinateur, ni téléphone portable, et Mac Do n'était pas encore arrivé dans nos contrées. Mais il faut bien reconnaître qu'un quotidien institutionnel comme L'Est Républicain a bien couvert l'affaire, publiant infos sur la lutte menée et communiqués.

    . "Comités et syndicat de soldats : une épreuve pour la gauche syndicale et politique", par Jean-Michel Harribey, in Parti et mouvement social, Le chantier ouvert par le PSU, sld de Jean-Claude Gillet et Michel Mousel, L'Harmattan, 2011.

    . Daniel Bordür, sur le site Factuel, a publié le 16 février dernier (jour anniversaire des 40 ans de la libération de Gérard Jussiaux) un long article sur l'affaire, avec interview de l'intéressé (article complet pour les seuls abonnés) : ici.

    Extrait de l'interview de Gérard Jussiaux dans Factuel : "Avec le recul, je pense qu'on a touché un tabou de la république, l'armée, qui l'est resté. Quand on discute du putsch de 1961 avec des militants communistes ou socialistes, beaucoup sont persuadés que le contingent l'a empêché. Et la hiérarchie militaire s'est rendu compte très vite qu'elle ne pouvait compter que sur les unités professionnelles. La gauche sait cela, mais elle continue à respecter ce tabou : à l'armée, on ne discute pas. On est aux antipodes de l'armée citoyenne."

    . Une décision de justice qui signe le retour de nos soldats dans la cité, point de vue publié dans Le Monde du 2 octobre 2014 par Jean-Hugues Matelly (lieutenant-colonel) : "Nul ne conteste l'intérêt évident de ne pas faire des armées des institutions « cogérées » par des syndicats. Mais l'interdiction totale d'un droit d'association professionnel raisonné des militaires semble difficile : restriction n'est pas interdiction. C'est ce que vient de décider la Cour européenne des droits de l'Homme. En réalité, la reconnaissance d'un tel droit est d'abord une nécessité éthique : comment justifier moralement de priver de leur statut de citoyen ceux qui s'engagent à exposer leur vie pour tous ?"

    par YVES FAUCOUP

    Illustration aucun Copyright  Sans langue de bois

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