• Comment la Mafia protège les dirigeants français (et vice-versa)

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    CategoriesComment la Mafia protège les dirigeants français (et vice-versa). Le milieu du crime organisé fait l’objet de nombreux fantasmes, mais il est un phénomène bien réel qui ravage des millions de vies à travers le monde. Dissimulées par les Etats où la corruption s’exerce au plus haut niveau, les mafias sont organiquement liées au marché légal. Les étudier en dit long sur le système de production régissant l’économie mondiale, dont elles sont – notamment en France – un pilier et un moteur. Analyse par Benoit Delrue.

    La mafia est plus que jamais une terrible réalité. Ses marchés d’arme, de drogue, d’êtres humains s’étendent toujours davantage à travers la planète, broyant des millions de vie sur leur passage. Le crime organisé génère un chiffre d’affaires de plusieurs centaines de milliards de dollars dans le monde, les estimations présentées par les organismes spécialisés ne pouvant que rester floues par la nature des activités elle-même. Du tiers-monde aux pays occidentaux, jusqu’en France, les Etats et les grandes entreprises privées sont impliqués dans les affaires illégales.

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    La couverture informationnelle et idéologique dont bénéficie la mafia est, déjà, révélatrice de son pouvoir. Les prétendus « grands » médias ne traitent pas du sujet, ou si peu. Tout au plus, il est évoqué sporadiquement, à la faveur de faits divers défrayant l’actualité. Au contraire, les arts – et particulièrement ceux destinés à un public large – l’adorent. C’est à l’image du crime organisé que nous allons d’abord nous intéresser, avant d’étudier le sujet sous plusieurs prismes, pour lesquels le hors-série du Monde diplomatique, Manière de voir n°130 (août-septembre 2013) intitulé « A qui profite le crime », a été d’une aide précieuse. Replacée dans son indéniable réalité, la mafia se révèle enfin comme un pilier et un moteur du système lui-même.

    Fantasmes et simplisme

    La mafia fascine. C’est pourquoi elle est un thème récurrent dans tous les arts, et plus particulièrement dans ceux qui bénéficient d’une portée de masse : le cinéma, les séries télévisées (ou numériques), ou encore le jeu vidéo. Elle est certes, toujours, présentée comme un monde de violences, de risques, de corruption, de perte d’intégrité pour les sujets qui l’investissent. Mais la mafia est aussi synonyme d’excellence, d’un univers où l’intelligence et le talent sont les premiers facteurs de réussite. Les protagonistes débordent d’astuces pour mettre à exécution des plans minutieux, des manœuvres complexes qui les verront gravir un échelon ou renforcer leur domination sur la société fictive. Non seulement le genre prolifère, mais les œuvres qui le composent sont pour certaines citées parmi les plus grandes réalisations jamais produites.

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    Si la trilogie du Parrain, réalisée par Francis Ford Coppola, est l’œuvre la plus emblématique, le cinéaste Martin Scorsese a fourni quantité de films qui tournent souvent à l’éloge de la mafia. DesAffranchis au financier Loup de Wall Street, en passant par Casino,Gangs of New York et Les Infiltrés, le crime organisé est devenu au fil de sa carrière son genre de prédilection. Brian De Palma, moins prolifique, a tout de même réalisé Scarface et Les Incorruptibles. Ces deux œuvres se terminent mal pour les mafieux ; mais même dans la seconde, où l’on suit le travail minutieux d’Eliot Ness – le fonctionnaire qui fît tomber Capone – les dirigeants du crime organisé sont présentés comme des meneurs extraordinaires, qui ont su forcer le destin et gravir les échelons pour atteindre le sommet. Doivent également être cités Reservoir Dogs et Pulp Fiction, de Quentin Tarantino, où les mafieux rivalisent là encore d’habileté, de maîtrise, voire de sagesse.

    Rares sont les œuvres qui portent un regard définitivement critique sur la mafia, comme le film Gomorra. La plupart du temps, lesgangsters sont soit des personnages principaux géniaux, comme dansLes Soprano, Breaking Bad et Boardwalk Empire, soit des ennemis à la hauteur du héros que nous suivons, comme dans la série Daredevil. Le milieu hermétique du crime organisé, la hiérarchie en son sein, le parcours ascendant qu’elle autorise, font l’objet de tous les fantasmes, chez les auteurs et par extension chez les spectateurs. Le procédé se trouve d’autant plus renforcé quand on rentre dans la peau du protagoniste, dans les jeux vidéo consacrés au genre. Mafia II, à la réalisation impeccable et au scénario des plus riches, plonge le joueur dans le milieu des années 1940 pour côtoyer les boss etconsigliere les plus malins, voire les plus sages. Grand Theft Auto (GTA) V, ancré dans la Californie d’aujourd’hui, donne à découvrir les destins croisés de criminels qui mettront à exécution les plans les plus habiles. Le plus jeune, issu d’un quartier pauvre, deviendra un exemple d’ascension dans le milieu.

    Les arts, audiovisuels en particulier, se font prolifiques sur le sujet ; tout à l’inverse, les grands médias se font muets comme une tombe. Lorsqu’ils évoquent le crime organisé, c’est de manière très sporadique, en bout de reportage sur le fait divers qui défraye la chronique du jour. Abordée ni de front, ni en fond, la mafia bénéficie des grandes chaînes et grands journaux un silence presque complice. Tout au mieux, la vision qu’en donnent les éditorialistes – et les politiciens – est des plus simplistes. Selon eux, l’hexagone est effectivement « touché » par le « fléau », mais les bandes qui « sévissent » sont étrangères – l’honneur est sauf ! Qu’elles se répandent à Paris, Marseille, Lille ou Strasbourg, les mafias sont italiennes, russes, baltes ou balkaniques. L’idée d’un crime organisé animé par les nationaux, dans un pays parmi les plus grands consommateurs mondiaux de narcotiques, n’effleure pas nos dirigeants.

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    De ce fait, l’image qu’ont les Français de la mafia est soit floue voire inexistante, soit faussée – un petit système à part, imperméable et cohésif, où chacun sait pour quelle famille il travaille – soit franchement admirative. Le mafieux des années 1920 Al Capone, pour qui « on peut obtenir beaucoup plus avec un mot gentil et un revolver qu’avec un mot gentil tout seul », fait encore aujourd’hui l’objet d’une ferveur incroyable ; de nombreux jeunes vouent un culte, amusé ou sincère, au Tony Montana de Scarface ; Pablo Escobar, que Johnny Depp rencontre dans Blow, est un baron tout-puissant dont le pouvoir fascine. Fantasmes et simplisme se mêlent chaleureusement pour mieux éloigner de la réalité. La redécouvrir est d’autant plus glacial.

    Le grand marché de la prostitution, de la Russie à la France

    L’un des principaux secteurs de la mafia est la traite des femmes. Souvent arrachées à l’enfance, de jeunes filles sont réduites à l’esclavage, devenant des objets en transit par dizaines de milliers sur les grandes routes commerciales. Ponctionné en Europe de l’Est, en Russie ou dans les Balkans, cette marchandise nourrit les marchés occidentaux, en premier lieu la France, qui en consomme massivement. Les véritables commanditaires de cette filière de grande ampleur se trouvent moins à son départ qu’à son arrivée, en finançant le marché de la prostitution via des sociétés offshore.

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    François Loncle, journaliste, a particulièrement travaillé sur la question et il est l’auteur d’un article du Monde diplomatique en novembre 2001. Tout ce qu’il observait à l’époque demeure d’une tragique actualité. « Sur le continent européen, en ce tout début de 21ème siècle, s’est dessinée une répartition spatiale du trafic avec les pays « fournisseurs » (Russie, Ukraine ou Roumanie), les pays de transit (essentiellement les Etats de l’ex-Yougoslavie et l’Albanie) et les pays destinataires (Italie, Allemagne, France…). Le trafic ne cesse de s’étendre. » Gérard Stoudmann, directeur du Bureau des institutions et des droits de l’homme (BIDDH) de l’Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe (OSCE),  souligne qu’il s’agit d’ « un business beaucoup moins dangereux (pour ses organisateurs) que le trafic de drogue, car il n’existe encore aucun cadre juridique international pour le combattre ».

    Selon une responsable de la mairie de Moscou, Eleonora Loutchnikova, trois cent trente « sociétés » russes font vivre ce commerce et expédient, chaque année, cinquante mille femmes russes. En Europe de l’Est, où elles transitent, les prostituées sont réduites à l’état d’esclaves et se voient imposer une vie de soumission sans fin. « Les Roumaines et les Moldaves, déshabillées, exhibées, sont achetées environ 1.000 marks (500 euros) par des souteneurs serbes qui les violent et les molestent avant de les convoyer vers l’Albanie, détaille Loncle. Même sinistre scénario au Kosovo où, pour reprendre l’expression de M. Pasquale Lupoli, alors responsable sur place de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les maisons closes ont « poussé comme des champignons » avec l’afflux, à partir de l’été 1999, des cinquante mille soldats de la Kosovo Force (KFOR), des employés de la Mission des Nations unies au Kosovo (Minuk) et des personnels des organisations non gouvernementales. »

    Dans les Balkans, l’ex-Yougoslavie constitue une plaque tournante majeure du crime organisé en Europe. Gérard Stoudmann précise que les mafias ont « infiltré les structures de l’Etat jusqu’à des niveaux élevés ». Mais les pays d’approvisionnement ou de transit des jeunes femmes ne sont pas les seuls dans lequel ce macabre circuit structure une part conséquente de l’économie. « Selon le ministère des Affaires sociales, l’Italie compte en 2001 environ cinquante mille prostituées, dont la moitié sont étrangères, révèle François Loncle. Le chiffre d’affaires qui en découle s’élève, d’après les estimations minimales fournies par la police à 93 millions d’euros par mois. »

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    En France, « la prostitution, qui concerne quinze mille femmes, engendre au total un chiffre d’affaires annuel évalué à 3 milliards d’euros. » Pour le journaliste, « l’idée que la prostitution est inéluctable devrait être éradiquée. La France et ses partenaires européens doivent définir une politique globale conjuguant répression, prévention et réinsertion ». Il constate alors que ni les objectifs, ni les moyens mis en œuvre par les pouvoirs publics sont en mesure d’enrayer le phénomène… et depuis, aucun virage n’a été pris ou même amorcé. En 2013, l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), seul organisme dédié à la lutte contre la prostitution, ne disposait toujours, en tout et pour tout, que d’une soixantaine de fonctionnaires pour quadriller l’hexagone. L’Etat français est loin de mener la bataille qu’il accomplirait, s’il refusait la traite des femmes sur son sol. Sans doute parce qu’il est lui-même partie prenante d’un marché distinct, mais lié en de nombreux points d’échanges commerciaux aux circuits de prostitution : celui de l’armement.

    Le commerce juteux de l’armement

    En mars 2015, un grand malheur (sic) s’est abattu sur notre pays : « la France sort du podium des exportateurs d’armes », comme le titrait l’édition nationale du Huffington Post. « Il aurait fallu que la France livre le navire Mistral à la Russie pour conserver sa place », regrette le journal en ligne appartenant au trio Bergé-Niel-Pigasse. Depuis de nombreuses années, l’hexagone se fait fort d’être l’un des plus grands contributeurs planétaires à l’industrie de l’armement. Outre un budget militaire soutenu, nécessaire pour être en guerre aujourd’hui sur trois fronts à la fois – en Irak avec la coalition internationale contre Daech, et seule au Mali et en Centrafrique pour des « opérations éclair » loin d’être terminées – la France est aujourd’hui le quatrième exportateur d’armes au monde, après avoir tenu des décennies durant la troisième place. De 2001 à 2005, derrière la Russie et les Etats-Unis avec respectivement 31 et 30% du total international des exportations d’armes, l’autoproclamé « pays des droits de l’Homme » accomplissait à lui seul 9% des exports. Entre 2009 et 2013, les USA sont passés en tête avec 29%, deux points devant la Russie, suivis par l’Allemagne (7%), la Chine (6%) et la France (5%), selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). Mais ce coup de faiblesse devrait bientôt n’être plus qu’un mauvais souvenir, grâce aux fructueux contrats de vente du Rafale, fleuron français du massacre en règle, passés avec l’Egypte et le Qatar – et ce même si le contrat avec l’Inde, portant sur un record de 36 appareils, venait à être annulé.

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    Le marché de l’armement est tentaculaire et les chiffres officiels, qui permettent au SIPRI de tenir doctement ses classements, ne sont encore qu’une partie seulement du commerce mondial. L’effondrement de l’URSS a provoqué une hémorragie sans fin d’armes en tous genres, à commencer par la célèbre kalachnikov. Le circuit légal, où la France tient la dragée haute, est organiquement lié aux marchés illégaux ; et les membres de l’OTAN, où l’hexagone fait office de bon caporal aux soins du général USA, sont parmi les principaux pourvoyeurs de canons aux milices pseudo-alliées, comme celles qui composent la « rébellion » syrienne. Le commerce de l’ombre est un sujet bien connu de Brian Wood, responsable du programme Contrôle des armes et droits humains à Amnesty International. Il met dans le même panier les échanges illégaux et ceux « irresponsables », bien qu’autorisés par les lois des Etats. Dans un article daté de juin 2006, il indique qu’ « entre le 31 juillet 2004 et le 31 juin 2005, des centaines de milliers d’armes de poing et d’armes légères, prélevées sur les réserves de guerre de la Bosnie-Herzégovine, furent transférées, avec des dizaines de millions de cartouches, en Irak. Cette opération clandestine, sans aucun contrôle public, a été effectuée sous l’égide du département de défense américain. »

    « L’industrie mondiale des transports, souvent avec la complicité de courtiers, livre des centaines de milliers de tonnes d’équipements militaires et de sécurité dans le monde entier. Les transporteurs de fret et les agences de courtage sont de plus en plus intégrés à ce commerce, surtout dans les trente-cinq pays dont les exportations totalisent environ 90% du total mondial », où la France se place en tête. « A la suite de l’effondrement de l’URSS, en 1991, et de la crise des pays de l’Europe de l’Est, des réserves d’armes conventionnelles, immenses et mal surveillées, sont proposées à la vente sur le marché international. »

    « Courtiers, transporteurs, commerçants et fonctionnaires peu scrupuleux exploitent sciemment la surveillance laxiste des réserves d’armements, les lacunes dans les règles de l’import-export, la corruption bureaucratique. Ainsi, juste avant que le roi ne s’attribue les pleins pouvoirs au Népal, en février 2005, le gouvernement américain a-t-il financé une livraison aérienne d’armes en utilisant une compagnie bulgare et un circuit sinueux de livraison. En mai et juin 2005, la police sud-africaine a intercepté trois navires transportant d’immenses quantités de munitions en provenance de Santos, au Brésil, et destinées à l’Arabie saoudite via l’île Maurice. Les armateurs néerlandais et britanniques P & O Nedloyd ont été inculpés d’infraction (…). Finalement, les autorités sud-africaines n’ont imposé qu’une faible amende en guise de sanction.

    « Ces courtiers et ces transporteurs ont su exploiter l’incapacité de la communauté internationale à réguler effectivement le système bancaire extraterritorial. C’est ainsi qu’ils entretiennent un réseau de « coquilles vides » ou de société-écrans, dont l’activité consiste à assurer – soit directement, soit indirectement par des filiales dans les paradis fiscaux – les transferts irresponsables et illégaux d’armements. L’adaptation de la logistique commerciale moderne et des pratiques de courtage dans la chaîne de fourniture d’armes a contribué à d’énormes pertes civiles dans plusieurs conflits en cours ou récents – du Congo au Soudan, de la Tchétchénie à l’Afghanistan et à l’Irak.

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    « En février 2003, quelques semaines avant le déclenchement de l’opération « Liberté pour l’Irak », un cargo danois, le Karin Cat, a chaviré par gros temps en Méditerranée. Le navire était parti le 27 janvier d’Anvers et était attendu le 6 mars à Doha, au Qatar, l’une des principales plates-formes de soutien aux opérations en Irak. Comme Washington et Londres niaient encore toute intention d’envahir ce pays, le capitaine a tenté de cacher aux enquêteurs danois la nature de son chargement. Or, outre 205 tonnes de tuyaux et d’équipements divers destinés à une société gazière, la cargaison comprenait 158 tonnes de munitions, un système sophistiqué de lance-missiles portable et un camion-radar. La cargaison militaire – dont l’enquête a révélé qu’une partie était destinée au ministère de la défense d’Oman – fut chargée lors de trois escales au Royaume-Uni, en France et en Italie. » Depuis, la vente planétaire d’armes n’a fait que croître, et les techniques employées par les Etats fournisseurs sont toujours plus ingénieuses pour dissimuler les traces du trafic illégal.

    Les mêmes « grands » médias, qui applaudissent des deux mains la vente par l’Etat de l’avion de combat construit par Dassault, sont les mêmes à s’indigner faussement de la prolifération des guerres. Avec un prix unitaire d’environ 110 millions d’euros, sans les armements, autant dire que les acheteurs ne prévoient pas d’en faire une simple force d’inertie « préventive » ou « dissuasive », ni de les sortir uniquement pour leurs fêtes nationales respectives. L’Inde prévoit de mieux menacer le Pakistan ennemi, l’Egypte se prémunira par la violence de son instable voisin libyen, tandis que le Qatar aura tout le loisir de placer l’arme de pointe en direction de l’Iran, que seuls les 50 kilomètres du golfe persique séparent de la monarchie sunnite. La France se frotte les mains : si d’aventure le vent géopolitique vient à tourner, elle pourra toujours proposer quelques Rafale aux Iraniens.

    Narcotrafic : le tragique modèle colombien

    Les principales routes de la drogue à travers le globe mènent toutes aux principaux marchés de consommation, le Japon et la zone Australie du sud-est-Nouvelle Zélande, et surtout les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest. Trois grands types de produits narcotiques composent le commerce des drogues. Le cannabis, cultivé en Afrique au Maroc, dans la région des Grands Lacs, en Côte d’Ivoire et au Mali, en Afghanistan et en Amérique centrale ; la coca, dont la culture se concentre dans la seule zone Colombie-Pérou-Bolivie ; et les opiacés, produits en Asie du sud-est (notamment le Laos) et au Pakistan. Le Monde diplomatique précise que « l’essentiel des profits, blanchis et recyclés, demeure dans les grands pays importateurs où les psychotropes sont vendus et consommés ». La plupart des zones géographiques productrices sont confrontées à des conflits majeurs, souvent liés au partage des bénéfices du secteur. L’un des meilleurs exemples du poids que prend le commerce de narcotique se trouve sans doute en Colombie, où la collusion entre mafias et Etat est totale.

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    Carlos Gutiérrez, directeur de l’édition colombienne du Monde diplomatique, a travaillé durant des années sur les dédales du circuit de la drogue. La Colombie est un grand allié des Etats-Unis, où DEA et CIA ont leurs entrées. Or, les USA et l’Etat colombien savent, depuis longtemps, s’appuyer sur les producteurs de drogue pour combattre les forces insurrectionnelles – les forces armées communistes (FARC) notamment – et le mouvement social en général. Dans un article d’octobre 2005, il fustige les  « Acceptés dans les sphères politiques et recevant en secret la visite de hauts dirigeants, idoles et références de nombreux Colombiens, dans les années 1980, ils s’appelaient Pablo Escobar, Gonzalo Rodriguez Gacha, Carlos Lehder et les frères Rodriguez Orejuela. Ces narco-trafiquants faisaient la pluie et le beau temps dans leurs villes (notamment Medellin et Cali), leurs désirs devenaient des ordres, la force publique disparaissant, se transformant en partenaire ou fermant les yeux. » « Alliés utiles, fournisseurs de la Central Intelligence Agency (CIA), les capos de la drogue ont acquis un pouvoir immense. Les sommes qu’ils ont amassées auraient permis de « payer la dette extérieure » de la Colombie. » « Ceux-ci créent un escadron de la mort – Mort aux kidnappeurs (MAS) – avec l’aide et la participation de membres en activité de l’armée et de la police. » « Dans la foulée du MAS, à Medellin et à Cali, naissent un nombre infini de bandes. Des membres des forces armées les endoctrinent, les entraînent, les dotent d’armes ; des mercenaires israéliens, sud-africains et britanniques se déplacent pour les former. Dans cette guerre non-conventionnelle, il ne s’agit plus de s’en prendre à la guérilla, mais d’éliminer les dirigeants politiques, syndicaux et populaires, dans les zones favorables à la « subversion » ». « Du « génocide » d’un parti politique naissant, l’Union patriotique, aux massacres qui se succèdent – La Chinita, Publo Bella, Trujillo, Mapiripan, La Mejor Esquina, etc. – les victimes civiles se comptent par milliers ».

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    « Ainsi retrouve-t-on sous le même étendard – Auto-défenses unies de Colombie (AUC) – plusieurs narcotrafriquants qui, après avoir formé leurs propres bandes, se sont ensuite affichés comme de braves éleveurs, armés pour défendre leur droit. Entre 1988 et 2003, en se limitant aux homicides constatés officiellement, ces forces paramilitaires ont assassiné 14.476 personnes, parmi lesquelles d’innombrables dirigeants sociaux. Le pouvoir politique et économique accumulé par ces forces peut être résumé par une donnée révélatrice : d’après leur porte-parole, à la veille de l’élection de « leur » candidat à la présidence de la République, M. Alvaro Uribe, en août 202, ils contrôlaient 35% du Congrès. » Par ailleurs, ils s’étaient accaparés « au moins un millions d’hectares de terres », provoquant le déplacement forcé de « près de 4,7 millions de personnes » en 2013, condamnées à « déambuler dans les principales villes colombiennes ».

    Le circuit sinueux de l’argent de la drogue

    Alain Labrousse, ancien directeur de l’Observatoire géopolitique des drogues, est clair sur le sujet : « l’argent de l’héroïne, de la cocaïne et autres poisons joue un rôle essentiel dans le déroulement de conflits et de certaines crises régionales, où s’interpénètrent intérêts financiers et politiques locaux et extérieurs ». Très souvent, ce sont les Etats occidentaux, dont la France et les USA, qui tirent les ficelles des marchés pour leurs intérêts politico-financiers.

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    La Colombie n’est pas la seule concernée, en Amérique Latine, par la lutte qui oppose les forces révolutionnaires communistes aux mafieux épaulés par les Etats-Unis. Labrousse revient sur le parcours d’un de ces narcotrafiquants. « Un des leaders de l’invasion de la baie des Cochons, Frank Castro, a reconnu avoir été entraîné par la CIA dans la base américaine de Fort Jackson en vue d’activités terroristes (…) pour lutter contre le régime castriste et les intérêts cubains dans le monde. Un ancien chef des commandos de la CIA, Grayston Lynch, explique que les contrebandiers et les trafiquants de drogue sont les mieux préparés par ces activités illicites à s’infiltrer clandestinement dans le pays. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que, entre 1975 et 1980, Frank Castro ait travaillé avec les cartels de la cocaïne et de la marijuana. Il fut inculpé au Texas en 1983 pour avoir introduit cinq tonnes de cannabis aux Etats-Unis (…). Frank Castro a financé ensuite, avec d’autres trafiquants, un camp d’entraînement dans les Everglades, en Floride, pour les combattants antisandinistes – les « contras » – du Front sud basé au Costa Rica. Comme par hasard, il bénéficia d’un non-lieu dans l’affaire du Texas, au moment précis où le camp était inauguré », afin d’avoir les coudées franches pour contribuer à la lutte contre le Front sandiniste de libération nationale, qui dirigeait alors le Nicaragua depuis 1984 – et dût quitter le pouvoir en 1990.

    Au Pakistan, principal fournisseur d’opium de la planète, « la CIA ne pouvait ignorer ce trafic » estime Alain Labrousse. Pour certains observateurs, dont Lawrence Lifschultz et Selig B. Harrison, les services secrets états-uniens ont même favorisé le secteur par des moyens financiers et matériels. « Il semble bien qu’une grande partie de ce trafic n’était pas destinée seulement à l’enrichissement personnel de certains militaires, mais constituait et constitue encore une prise en main par l’Etat des ressources fournies par la drogue », poursuit Labrousse. « L’argent de l’héroïne rapporterait (au Pakistan, qui l’utiliserait notamment pour équiper son armée) de 2 à 4 milliards de dollars chaque année. » Chez son voisin afghan, les talibans ont été lourdement financés par les Etats-Unis, à la fin de l’ère soviétique, dans un mouvement de fonds qui se mêlait souvent à l’argent de l’opium. « Le Congrès américain a attribué des dizaines de milliards de dollars au financement du conflit afghan. S’ils n’ont pu (ou n’étaient pas destinés à) éviter ni le développement du trafic d’opium ni l’enlisement militaires, ces fonds ont en revanche alimenté le trésor de guerre des talibans » écrit le journaliste Louis Imbert.

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    Si le trafic de drogues peut détruire l’équilibre social dans les régions productrices, il est également ravageur dans les pays où il transite. Anne Frintz, journaliste à Dakar (Sénégal), précise que « l’Afrique de l’Ouest, à mi-chemin entre la Colombie, le Pérou, la Bolivie et l’Europe, est devenue une plaque tournante du trafic de cocaïne. L’argent de ce commerce permet d’acheter nombre d’intermédiaires, notamment des responsables politiques, comme au Mali, et a contribué au délitement des Etats. » A Gao, municipalité du nord-est du Mali, un chargement de cinq à neuf tonnes de cocaïne a ainsi été retrouvé en novembre 2009 dans un Boeing 727 en provenance d’Amérique du Sud, avant de se volatiliser. « Selon un analyste politique français spécialiste du Sahel désireux de garder l’anonymat, un ministre et de hauts dignitaires de l’armée et des services de renseignements, ainsi que plusieurs députés originaires du nord du pays, sont impliqués » dans le commerce de psychotropes. De là à considérer que la France est, indirectement ou directement, impliqué dans la bonne marche de ces trafics, il n’y a qu’un pas. Toujours est-il que le marché international de la drogue affaiblit d’autant plus les Etats des pays qui regorgent de ressources précieuses pour la France, notamment au Sahel, premier pourvoyeur mondial d’uranium d’Areva. Plus les mafias prospèrent, moins les structures étatiques se renforcent et moins le mouvement social peut se faire entendre. La nationalisation des entreprises pouvant exploiter les richesses naturelles devient alors une perspective impossible. Les intérêts économiques occidentaux, français tout particulièrement, ne sont jamais loin.

    La Mafia italienne, archétype du genre

    « En 1992, les magistrats italiens lançaient une offensive contre la Mafia et la corruption de la classe politique », rappelle Francesca Lancini, journaliste à Milan. « Leur victoire sera de courte durée. Cosa Nostra, la Ndrangheta ou la Camorra se trouveront de nouveaux alliés au sein du pouvoir berlusconien, qui fit de la lutte contre les magistrats un de ses combats préférés. » Aujourd’hui encore, même si l’ère Berlusconi semble être une page tournée, la mafia italienne bénéficie de la tolérance, voire des largeurs, des pouvoirs publics. Le crime organisé structure une part conséquente de l’économie du pays, en Sicile et notamment en Calabre, un exemple éloquent.

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    Christophe Ventura, rédacteur en chef du site Mémoires des luttes, a étudié de près la Ndrangheta, la mafia de cette région italienne. Il détaille en particulier la « révolte de Rosarno », quand, « le 7 janvier 2010, cette localité agricole calabraise de seize mille habitants s’est métamorphosée en théâtre d’émeutes ». Travailleurs saisonniers immigrés et locaux se sont « affrontés à coups de bâton, de barre de fer et de cocktails Molotov », si bien que « l’Etat a fini par procéder, le 10 janvier, à l’évacuation en urgence, par bus, de plus de sept cents immigrés vers les villes de Crotone et de Bari ». Des événements que tous les médias, nationaux et internationaux, attribueront au seul « racisme » des habitants, sans investiguer davantage sur les raisons sociales des violences – et l’omniprésence de la mafia dans cette commune et ses environs.

    « De prime abord, rien ne distingue la situation de Rosarno de celle d’autres zones d’agriculture intensive, reconnaît Ventura. En 2009, plus de dix mille cinq cents travailleurs ghanéens, sénégalais, ivoiriens, nigériens ou maliens, avec ou sans papiers, travaillaient dans la région, contre huit cents en 1989.  Le plus souvent clandestins, dépourvus de contrat de travail, payés entre 20 et 25 euros par jour ou 1 euro par cagette d’oranges, ils s’activent de l’aube au couchant. Le capo (chef), qui les embauche à la journée, ponctionne une partie de leurs gains. Intermédiaire entre le propriétaire terrien et l’ouvrir agricole, il est au cœur d’un système de recrutement largement influencé par une criminalité organisée. »

    « Dans l’agrumiculture, la Ndrangheta (Mafia calabraise) impose son prix de vente aux producteurs et contrôle le secteur de la transformation, du transport et de la commercialisation. Toute la filière est corrompue par le monopole mafieux. » C’est ce que souligne Domenico Bagnato, « commissaire extraordinaire » de la ville de Rosano depuis fin 2008, après la dissolution du conseil municipal, quand « preuve a été faite que l’activité administrative de la municipalité était soumise aux organisations criminelles ». Dans sa région, « un kilo d’oranges de table est vendu 50 centimes par le cultivateur au commerçant. Ce tarif est imposé par la Mafia. Aucun agriculteur ne trouvera à vendre sa production plus cher. Dans ce prix, 8 centimes représentent le coût du travail – 4 centimes, lorsque ce dernier s’effectue au noir… Au bout de chaîne, ce kilo peut être revendu entre 2 et 2,50 euros au supermarché. »

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    La présence de la mafia dans la production agricole n’est pas anodine. « Dans le secteur agricole, notamment dans l’oléiculture et l’agrumiculture, l’accaparement des terres permet de mesurer l’appétit des clans, explique Guiseppe Creazzo, procureur de la République de Palmi. En acquérir et les faire cultiver permet de « blanchir » ses capitaux, mais aussi d’obtenir des fonds publics, en premier lieu de l’Union européenne. » Au cours de la seule année 2007, l’Italie a recensé en Calabre plus de 450 cas de fraude avérée aux fonds européens et aux fonds publics de l’Etat, pour un montant de 125 millions d’euros. Depuis, rien n’a changé, indique Christophe Ventura. « La Ndrangheta continue d’exercer son contrôle sur le territoire. Et d’engranger ses profits sur le dos de tous. »

    Paradis fiscaux et comptes « offshore »

    « La question des mafias s’intègre dans un ensemble plus vaste : celui de la mondialisation et de la libéralisation de la sphère financière » rappelle l’équipe du Monde diplomatique. « Une fraction de ses gigantesques profits aboutit sur les comptes d’établissements domiciliés dans les paradis fiscaux, créés pour favoriser l’anonymat des opérations d’une clientèle « honnête » avide de discrétion. » Le journaliste Christian de Brie continue : « dans toutes les affaires de quelque importance mettant en cause les réseaux intégrés de la criminalité financière des ténors de la politique et des affaires, c’est dans les paradis fiscaux  et sous couvert du secret bancaire qu’est blanchi l’argent. »

    De Brie connaît les ficelles financières de la mafia, et les détaille. « La formule classique est le compte en Suisse d’une société panaméenne sous prête-nom, géré par une fiduciaire genevoise et alimenté par une banque luxembourgeoise, le tout livré clé, ou plutôt numéro de compte, en main. Dès que la corruption est organisée en système, prend place entre le corrupteur et le corrompu un intermédiaire prestataire de services (bureau d’études, société écran, faux facturier) dont la fonction est de donner une apparence légale à l’opération, faire circuler et blanchir l’argent, jouer éventuellement le rôle de fusible. Une mission jadis remplie par les « industriels de la fraude », société de taxis du milieu, aujourd’hui récupérée par les filiales et officines spécialisées des entreprises et des partis politiques. »

    Hsbc

    La mafia présente donc un fonctionnement calqué sur le système légal, utilisé par les grandes entreprises et les grandes fortunes, où l’évasion fiscale – et l’évasion économique du chiffre d’affaires – est une astuce juteuse. Il existe effectivement une organisation pyramidale, avec à sa tête les plus riches qui dirigent ; mais ce n’est pas une hiérarchie mécanique, plutôt un système complexe où les « unités de production », équivalent des entreprises, sont de plus en plus morcelées et relativement indépendantes – bien qu’assujetties à l’échelon supérieur. Remonter la filière est quasiment impossible, tant les barrières existent pour dissimuler l’identité des plus puissants. Ces derniers sont, toujours, les principaux financeurs des trafics en tous genres, et à ce titre, les principaux bénéficiaires. Les financements provenant des paradis fiscaux où se trouvent des comptes en banque offshore (à l’étranger), les titulaires de ces derniers ont l’assurance de rester inconnus.

    La complicité des Etats

    L’équipe de rédaction de Manières de voir s’interroge. « Régulièrement, avec bonne conscience, les gouvernants occidentaux s’insurgent contre les trafiquants de drogue d’Amérique latine, d’Asie ou d’ailleurs, qui inondent les marchés de leurs stupéfiants. Ils réclament des pays producteurs une attitude de fermeté à l’égard des paysans. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie quand, comme en Bolivie, les cultivateurs de coca sont des mineurs reconvertis, chassés des gisements d’étain en raison des restructurations imposées par le Fonds monétaire international ? » Et de préciser la politique de lutte contre le crime organisée, décidée et appliquée par les Etats occidentaux. « A la tolérance zéro prônée un peu partout à l’encontre des petits délinquants de la précarité et du chômage, répond la « répression zéro » des grands criminels de l’argent. »

    « Avec, de temps à autre, des opérations « poudre aux yeux » pour donner l’impression de lutter contre la corruption, le tapage orchestré permet de couvrir les scandales financiers et bancaires qui déferlent sur les pays riches – Etats-Unis, Japon, France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Suisse… – et dans lesquels les plus grandes institutions sont impliquées. Ajoutées aux dérégulations dogmatiques de la « mondialisation heureuse », la casse de l’Etat-providence et la tendance néolibérale au « moins d’Etat » ont favorisé le développement de la criminalité transnationale organisée. Multiforme, celle-ci prospère sur les crises, jouant à saute-mouton sur les frontières et s’appuyant parfois sur le financement occulte du monde politique ou d’autorités publiques dévoyées. C’est en effet dans un gigantesque partenariat avec les pouvoirs politiques et les multinationales de la finance et des affaires que le crime organisé se joue de la légalité des Etats. »

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    Les Etats occidentaux poussent la connivence avec les mafias jusque dans l’hébergement de leurs capitaux, ventilés dans des paradis fiscaux bien plus près de chez nous que ne l’affirment nos dirigeants politiques. « Ces havres du secret bancaire ne nichent pas que dans des lieux « exotiques », tels que Singapour, le Liberia ou le Panama : à côté de ceux situés au Liechtenstein, à Monaco ou en Suisse, l’Union européenne possède les siens, depuis l’Autriche et le Luxembourg jusqu’aux centres offshore de la Couronne britannique, dans les îles Vierges, Caïmans, Jersey et Guernesey. Sans parler des trois Etats américains qui abritent plus de sept cent mille sociétés offshore : le Delaware, le Wyoming et le Nevada. »

    L’hexagone n’est pas en reste dans le domaine du crime organisé et de la complicité que lui apportent grandes entreprises et pouvoirs publics. Pour Christian de Brie, « la corruption à la française existe bel et bien, avec ses traits communs au maelström mondial et ses vices spécifiques, dont le premier, emprunté aux mafias, est de nier, jusqu’à l’évidence. Pour au moins 90%, elle est entièrement privée et se pratique quotidiennement. Dans les affaires, on trouve des pots-de-vin partout, jusque dans le lait des nourrissons, versés par les fabricants aux maternités. Clients et fournisseurs de biens et services possèdent en la matière une très solide expérience. Une fraction, partie visible de l’iceberg, débouche sur les affaires politico-judiciaires qui défraient la chronique. C’est dire que la corruption n’est pas le grain de sable, mais bien au contraire l’huile dans les rouages de l’économie de marché, avec laquelle elle a partie liée et dont elle accompagne l’expansion. »

    « Trois facteurs expliquent le développement explosif de la corruption depuis le début des années 1980 » en France, détaille De Brie. « Le triomphe de l’idéologie néolibérale tout d’abord et son culte de l’argent, seul mesure de la réussite professionnelle et sociale, du succès des vainqueurs de la compétition économique, obtenu par tous les moyens. En France, cette idéologie a rapidement perverti une fraction de la haute fonction publique, membres de cabinets ministériels, directeurs d’administrations centrales ou d’entreprises nationalisées, où c’est l’abandon des missions de service public pour la course à l’affairisme privé et non les excès de l’Etat interventionniste qui a creusé un gouffre financier sans précédent. Ensuite, la mondialisation des marchés et l’internationalisation des affaires ont ouvert à la criminalité financière des capacités de développement illimitées sur une terra incognita, juridiquement vierge de toute contrainte. Tout y est permis, rien n’est sanctionné. Un collier de paradis fiscaux constamment grossi de nouvelles perles entoure la planète, offrant toute sécurité contre de très improbables poursuites, vraisemblablement vouées à un échec programmé par la volonté des grandes puissances. Enfin, la privatisation accélérée des services publics a transformé le rôle de l’Etat et des collectivités locales. De prestataires de services pour des usagers traités à égalité, ils sont devenus attributifs de marchés à des fournisseurs privés prêts à tout pour capter une part d’un pactole d’environ 700 milliards de francs [106,7 milliards d’euros] de commandes annuelles et les clients livrés avec. »

    Golden Lady Justice, Bruges, Belgium

    Bien sûr, les Etats et les gouvernements à leur tête ne tarissent pas de discours contre la corruption, et n’hésitent pas à procéder à quelques « coups de filets » de temps à autre. Pour autant, ce sont avant tout les petites mains du trafic, la classe ouvrière clandestine, qui payent l’illégalité de leur travail. Les financiers, la grande bourgeoisie à la tête du crime organisé, ne sont jamais inquiétés par une justice de classe dans toutes ses décisions. « Dans la tradition des démocraties de marché, où seuls les voleurs pauvres sont des voleurs, les voleurs riches restant des riches, l’appareil pénal, de la mise en détention provisoire à l’enfermement pénitentiaire après jugement, est conçu pour le traitement expéditif des petits délinquants des classes populaires, présumés coupables, pris en flagrant délit ou sur dénonciation, fréquemment récidivistes, pressés d’avouer, spécifie Christian de Brie.Que la même loi, entourée cette fois de toutes les protections et garanties, puisse s’appliquer à des dirigeants d’entreprise pour des délits infiniment plus graves choque des élites habituées à un tout autre traitement. »

    Patrons et ouvriers du crime organisé

    La mafia et ses commerces fonctionnent sur un schéma calqué sur le marché légal. A la tête des principales entreprises du crime organisé se trouvent les financeurs, détenant des capitaux en très grandes quantités, dissimulés derrière des comptes offshore. Millionnaires ou milliardaires, ceux qui sont à la tête des marchés illégaux ne commettent plus l’erreur d’Al Capone, qui se prétendait simple agent immobilier, en contradiction totale avec son train de vie fastueux. Les grands dirigeants mafieux, qui s’arrangent généralement pour ne jamais avoir de sang sur leurs propres mains, sont donc également à la tête d’entreprises légales, sans doute saluées par les gouvernements et éditorialistes. Par nature, leur identité est inconnue ; mais par enquête méthodiquement menée et déduction logique, ils ne peuvent qu’être de grands capitalistes investis dans des affaires en tous genres. Ils sont donc, socialement, parfaitement intégrés à la classe sociale des détenteurs de grands capitaux, dominante sous le régime économique actuel, la haute bourgeoisie.

    La façon dont la justice s’applique pour les puissants, détaillée par De Brie, est révélatrice du peu de cas fait par la haute bourgeoisie du respect de la loi. Dans les hautes sphères du capitalisme, avoir un compte en Suisse est le minimum, tout comme le transfert des bénéfices réalisés en France vers des pays à la fiscalité réduite ou nulle est une pratique omniprésente dans les grands groupes. La cohésion entre mafia et marché autorisé, à la tête des empires commerciaux, est totale. Activement investie dans les commerces illégaux, la classe dominante en tire des profits gigantesques, qui échappent logiquement à toute fiscalité. Elle bénéficie également du développement de la mafia pour une raison structurelle et sociale.

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    Déclinaison de l’organisation légale des chaînes de production, des fonds de placement (holding) financiers aux filiales et sous-traitants, l’entreprise mafieuse présente donc une poignée de bourgeois et un nombre gigantesque de travailleurs. Au bas mot, des milliers d’individus en France, et des millions de par le monde, sont les prolétaires des commerces mafieux. La logistique et le bon fonctionnement des circuits sont assurés par des cadres, des petits chefs brutaux aux dirigeants de filiales internationales. La main d’œuvre, nécessaire pour produire, fabriquer, transformer, transporter et mettre en vente la marchandise, est quant à elle fournie par de simples ouvriers, similaires dans leur rapport à la production aux salariés des usines ou des magasins.

    A ceci près que les rapports de production s’exercent dans une brutalité autrement plus élevés lorsqu’ils s’affranchissent de toute réglementation légale. Les petits trafiquants ne comptent pas leurs heures, n’ont pas droit aux congés, et prennent un risque majeur puisqu’ils se trouvent en première ligne – et parce que l’appareil répressif des Etats s’intéresse aux ouvriers, éventuellement aux cadres, mais jamais aux bourgeois financeurs des commerces mafieux. En outre, les travailleurs de l’ombre – dont la première filière en France est indéniablement le commerce du cannabis, en provenance du Maroc – subissent, à mesure qu’ils s’investissent dans l’entreprise, des menaces grandissantes de la part de leur hiérarchie, pour les dissuader de « parler » à qui que ce soit. Plus il s’implique, plus l’ouvrier de la mafia se verra condamner à mener cette activité pour le restant de ses jours, d’autant qu’aucune retraite ne lui sera jamais versée. Passé un point de non-retour, toute démission devient impossible.

    Un pilier du système économique français

    Dès lors, les naïfs se demanderont pourquoi l’ouvrier du crime organisé a pu être attiré par un tel secteur d’activité, et à la réponse de « l’argent », bondiront en accusant le sujet d’une cupidité coupable. Mais la problématique nécessite moins un regard psychologique que sociologique, une analyse moins microéconomique que macroéconomique. Si les mafias prospèrent, c’est parce que le système capitaliste autorise que dix millions de travailleurs se retrouvent privés d’emploi en France. Ceux qui achètent la force de travail, formant en classe sociale la bourgeoisie, véritable classe dirigeante, proposent beaucoup moins de places qu’il n’y a d’individus qui vendent leur force de travail – prolétariat ou classe ouvrière. Dans le vaste marché du travail où la vie est réduite à une marchandise, le chômage est tel que le patronat a les coudées franches pour imposer, légalement, une implication toujours plus élevée et des salaires toujours plus bas ; et parallèlement, des millions d’hommes et de femmes se retrouve bannis, victimes du rouleau compresseur capitaliste.

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    Pour éviter que la situation ne tourne à l’insurrection générale, à une heure où 67 individus possèdent autant de richesses que la moitié de l’humanité, la haute bourgeoisie n’a d’autre choix que de développer les marchés illégaux. Le « travail au noir » et autres circuits économiques de l’ombre sont autant de recours ultimes pour celui qui veut survivre et se voit refuser à toutes les portes. Ce n’est donc pas étonnant si le commerce de la drogue, des trois filières majeures de la mafia la plus puissante à l’intérieur des frontières françaises, prospère avant tout dans les banlieues. Ce sont les quartiers pauvres, que les élites de la nation nomment « populaires » du bout des lèvres, qui présentent la concentration d’exclus du marché du travail légal. Quand, pour chaque poste qui se libère, cinquante autres plus diplômés, mieux habillés ou moins bronzés se présentent et réduisent à néant les chances de réussite du banlieusard, petit à petit ne s’offre plus qu’une seule possibilité pour faire vivre sa famille : rejoindre un secteur qui a toujours besoin de main d’œuvre.

    Les mafias se nourrissent de la misère, et ceux qui fournissent la force de travail aux secteurs illégaux en sont les premières victimes. Le crime organisé déploie ses tentacules toujours plus loin quand le marché légal du travail reflue et rejette davantage de familles. L’exclusion, pierre angulaire d’un système de production où le capital ne peut appartenir qu’à une poignée d’individus, est le principal carburant de la mafia. Inversement, la mafia est un moteur formidable pour empêcher toute révolte ouvrière : les milices du crime sont toujours les premières ennemies des syndicats de salariés intègres. Premier ennemi du progrès social, et premier ami de l’ordre capitaliste, le crime organisé est un pilier indispensable au régime économique en place. Seul un nouveau système de production, qui empêcherait la formation d’un capital gigantesque en constitutionnalisant la propriété publique des terres, des ressources et des grandes entreprises, pourrait défaire totalement et définitivement les mafias ; mais cela impliquerait une révolution. En attendant, les Etats et leurs dirigeants, à la botte de la haute bourgeoisie, continueront de livrer de grands discours sur la prolifération des armes, sur les ravages de la drogue, sur le malheur de la prostitution, tout en menant des politiques qui avantagent objectivement le crime organisé.

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    Le « milieu » bénéficie d’une image des plus profitables, car au mieux positive, au pire en décalage avec la réalité. Il peut, pour cela, remercier les « grands » médias qui s’affranchissent de tout travail de fond sur le sujet, se refusant dès lors à informer les Français. Pourtant, le crime organisé est bien présent en France, notamment métropolitaine ; et il n’est pas seulement animé par des bandes étrangères, comme certains éditorialistes ou porte-paroles de la police aiment à le faire penser. Tentaculaire, la mafia est en réalité calquée sur le modèle de fonctionnement des entreprises légales : les financeurs, dissimulés derrière une foule de barrières entre comptes offshore (à l’étranger) et holding (fonds de placement), sont les plus grands bénéficiaires des sombres marchés. Les commerces d’êtres humains, notamment de femmes prostituées, de drogues et d’armes sont assurés par des millions d’employés de l’ombre à travers la planète, faisant vivre autant de familles. Soupape indispensable au régime capitaliste, comme en témoigne la lutte féroce menée par les mafias contre les syndicats intègres, le milieu du crime se développera dans des proportions sans cesse grandissantes, tant que perdurera le système capitaliste.

    Pour en savoir plus, ce dossier très complet :

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    par Benoit Delrue

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