« Il y a quinze ans, nous n’avions même pas de terminal de paiement », se souvient Jean-Louis Chapuis, boulanger à Brives-Charensac (Haute-Loire), et responsable national de sa fédération professionnelle. « Ce ne serait plus possible aujourd’hui, on perdrait nos clients. »

Hypers : 60 % par carte

La tendance est là, observable dans notre vie quotidienne : le paiement en cash, en pièces et billets, perd du terrain devant les paiements « dématérialisés », et d’abord les cartes de crédit. Plus le montant de l’achat est élevé, moins il y a de chances qu’il soit réglé en cash.

Il y a ainsi davantage de cash dans les magasins de proximité, où le « ticket » moyen est de 10-20 €, que dans les hypermarchés, avec un ticket à 60 €. Déjà plus de la moitié (60 %) des encaissements en hyper sont en cartes de crédit, tandis que la part du chèque s’écroule (10 %), et que le liquide est autour de 30 %. À noter la lente montée du paiement sans contact, qui représente déjà 3 % des encaissements en carte.

« Limiter les transactions anonymes »

Cette tendance est d’autant plus forte que le gouvernement l’encourage. Il a même lancé une « stratégie » en ce sens, avec l’organisation l’année dernière des Assises des moyens de paiement. Pourquoi ? Parce que c’est l’intérêt du système bancaire, mais pas seulement : un paiement en cash est anonyme, quand les moyens de paiement dématérialisés sont traçables. Et il « faut limiter la part des transactions anonymes dans l’économie, qui peuvent correspondre à des actions de fraude, de blanchiment voire de financement du terrorisme », expliquait le ministre des Finances Michel Sapin, annonçant l’année dernière une nouvelle interdiction : du cash pour un montant supérieur à 1 000 €, au lieu de 3 000 € auparavant.

Le 500 € menacé

Car les mesures se multiplient. Cette année, il ne sera plus possible de payer en billets son impôt sur le revenu, s’il est supérieur à 10 000 €. C’est encore élevé, mais la barre tombera à 300 € en 2019. Pour lutter contre les valises de grosses coupures, la zone euro réfléchit à interdire le billet de 500 € – mais il faudra affronter les Allemands, gros utilisateurs. Notons encore le projet de la réduction de la durée de validité des chèques (d’un an à six mois), et les discussions avec les banques afin de faciliter l’usage des cartes sur les petites sommes (voir ci-contre).

Les esprits frondeurs pourront s’interroger : gouvernements et banquiers ont-ils le droit de nous priver peu à peu de cash ? Question gratuite. Comme le faisait délicatement remarquer le Dabe (Jean Gabin) dans Le Cave : « Pauvre con ! Le droit !…. Mais dis-toi bien qu’en matière de monnaie, les États ont tous les droits et les particuliers, aucun ! »

Plus de cash dans vingt ou trente ans…

Un monde sans cash, c’est possible ?

« Bien sûr ! Je ne serais pas étonné que d’ici dix, vingt ou trente ans, il n’y ait plus du tout de cash. La prochaine étape est déjà là, c’est le paiement sur mobile. Et demain, nous paierons peut-être grâce à une puce électronique que nous porterons en nous, par l’empreinte digitale ou l’iris de l’œil… La disparition du cash ne serait pas un drame. La monnaie, c’est immatériel, ce n’est pas le billet qui fait l’argent. Nous l’avons longtemps cru, car la monnaie était matérialisée par de l’or, mais nous voyons bien aujourd’hui que la plupart des paiements sont de simples jeux d’écriture. Il suffit d’observer les jeunes régler même des très petits montants avec leur carte de crédit, pour comprendre que cela peut aller très vite. »

Quelles en seraient les conséquences ?

« Il existe comme une douleur à payer, surtout quand on doit donner des billets ou écrire la somme sur un chèque. Mais un paiement sans contact est indolore, et des chercheurs ont déjà établi que cela pousse à la consommation. Amazon l’a compris, qui propose une application “Achat1-Click” : c’est tellement facile qu’on dépense des sous sans même s’en rendre compte. »

On dit que les Français ont une relation particulière à l’argent, avec des lessiveuses et des matelas remplis de billets…

« C’est largement une image fausse ! Les gens ont compris que, même quand l’inflation est très basse comme aujourd’hui, laisser de l’argent dormir chez soi est moins rentable que de le placer. Les Français sont plutôt accros au Livret A et à l’assurance-vie. »

RECUEILLI PAR FRANCIS BROCHET

Payer avec son smartphone, le futur ?

Tendre son smartphone pour régler son pain à la boulangerie ou sa boisson à un distributeur, douce utopie ? Pas sûr, les solutions de paiement par mobile se multiplient.

Orange, Apple ou Google visent ce marché

Le principe est simple : on télécharge une application, on charge un porte-monnaie virtuel, puis au moment de l’achat, on tend son portable, afin de payer ses courses. Plusieurs applications existent déjà, comme Fivory (soutenu par le Crédit mutuel) ou Lydia par exemple, mais ce marché intéresse de nombreuses entreprises, dont des géants de l’Internet. Orange est en train de tester Orange Cash en France, tandis qu’Apple, avec Apple Pay, et Google, avec Google Wallet, ont lancé leurs services aux États-Unis.

Pour autant, payer avec son portable ne convainc pas, pour le moment, les Français. Selon un sondage Tilder-LCI-OpinionWay(1) réalisé en octobre 2015, 81 % des personnes interrogées ne pensent pas utiliser leurs portables comme moyen de paiement.

Un service déjà populaire en Afrique

Mais payer avec son portable est déjà une habitude dans plusieurs pays africains, comme le Kenya ou la Tanzanie. Le système M-pesa permet ainsi de payer en envoyant un SMS, mais aussi d’avoir un compte pour stocker son argent.

(1) Sondage réalisé auprès de 1 004 personnes représentatives de la population française les 21 et 22 octobre 2015.

THIBAULT LIESSI

C’est le grand écart des moyens de paiement en Europe.

Le chèque survit en France

Les deux tiers des chèques émis en Europe le sont en France, où ils représentent encore 13 % du total des paiements hors cash (ou scripturaux). La carte progresse rapidement, pour en représenter la moitié. Viennent ensuite le prélèvement (19 %) et le virement (18 %).

Côté billets, les Français préfèrent les coupures de 10 € et surtout de 20 €: ceux-ci totalisent 50 % de la valeur circulant en billets dans notre pays, contre à peine 6 % pour l’ensemble de la zone euro.

La carte chauffe au Royaume-Uni

Les Anglais aiment encore plus que nous la carte de crédit, pour plus de 60 % des paiements scripturaux.

La cash résiste en Allemagne

Les Allemands affectionnent les prélèvements (près de 50 % des paiements scripturaux). Et bien sûr les gros billets de 500 €, quasi inconnus en France. Leur possible suppression pourrait même être bloquée par la cour constitutionnelle de Karlsruhe…

Les petits commerces renvoyés en commission

Comment inciter les petits commerçants à accepter le paiement par carte pour les petites sommes ? En diminuant les commissions que leur facture leur banque, tout simplement. Il oscille aujourd’hui « entre 0,4 % et 0,7 % », selon Jean-Louis Chapuis (Fédération de la boulangerie) – la grande distribution bénéficiant évidemment d’autres tarifs. Le ministre des Finances a donc d’abord fait baisser les commissions que se versent entre elles la banque du consommateur et celle du commerçant. Puis, en octobre, il a prié les banques de le répercuter d’ici six mois sur les commerçants. Le résultat ? La Fédération bancaire de France (FBF) renvoie au gouvernement, qui renvoie à la Banque de France, qui renvoie à la Fédération bancaire… pour aboutir à la création d’un Comité national des paiements scripturaux, chargé d’étudier le problème. Jean-Louis Chapuis préfère en sourire : « Pur effet d’annonce ! Car moi, je n’ai jamais vu un banquier dire à un client : “allez, je vais vous diminuer vos frais de carte bancaire.” Ça se négocie, et durement ! »