• La cinquième conférence annuelle de Moscou sur la sécurité internationale

    CategorieLa cinquième conférence annuelle de Moscou sur la sécurité internationale. En avril 2016, j’ai assisté à la cinquième Conférence annuelle de Moscou sur la sécurité internationale, organisée par le ministère russe de la Défense. Ce ne fut pas un événement sans importance. S’y trouvaient plus de 600 délégués, venant de 83 pays, représentant tous les continents. 

    Nous avons été logés dans ce qui était autrefois l’ancien Hôtel Ukraina, un de ceux assez particuliers, avec cette architecture stalinienne, qui parsèment l’horizon de Moscou. Il est situé près de la gare de Kiev sur les rives de la Moskova. (Un souvenir : j’avais passé la nuit dans cet hôtel au milieu des années 1990, en route pour Kiev. Le point fort de mon bref séjour commença avec un brouhaha vers minuit qui, comme mon collègue et moi l’avons appris plus tard, était dû à un assassinat se déroulant à notre étage, très probablement un règlement de compte. Comme symbole des progrès énormes que la capitale russe a connus au cours des 20 dernières années, l’hôtel est maintenant un hôtel Radisson, affublé d’un nom bien mérité : l’hôtel Royal.)

    La conférence elle-même a été parfaitement organisée, de l’arrivée à l’aéroport, où nous avons été accueillis par les employés civils du ministère avec un contrôle de l’immigration grandement accéléré, aux trois jours de sessions sur le thème central de la coopération internationale sur les menaces sécuritaires, en particulier celle du terrorisme. Des représentants du monde entier ont expliqué les préoccupations spécifiques du pays et de la région concernés, des informations en grande partie déjà connues, mais qu’il est néanmoins important d’entendre:

    Un délégué chinois a parlé de l’inquiétude suscitée par le mouvement d’indépendance duTurkestan oriental dans la région ouïghour à l’ouest de ce pays (Xinjiang).

    Un Sud-Africain a parlé piraterie, qui touche maintenant non seulement la Corne de l’Afrique, mais aussi à l’ouest, le golfe de Guinée; de trafic d’êtres humains, surtout de la part de la menace croissante que représente Boko Haram, qui a métastasé du Nigeria au Niger, au Tchad et au Bénin; de la mauvaise gouvernance qui entraîne une augmentation des conflits internes dans tout le continent, au Soudan du Sud, au Kenya et en Somalie; du chômage élevé chronique et de l’inflation comme facteurs poussant la jeunesse des pays africains à devenir une «cible de l’extrémisme et de gangs hors la loi».

    Un Libanais a décrit son pays comme la «première ligne de défense contre le terrorisme», l’arme défensive étant l’«entêtement du Liban».

    Un Indonésien a parlé de l’importance du soft power comme instrument de lutte contre le terrorisme en diffusant dans la plus grande nation musulmane du monde le message d’un «islam modéré […] qui contre État islamique grâce au patriotisme et à l’enseignement d’un islam modéré». (Il a également averti qu’environ 7 millions d’Indonésiens sont pro-EI») [sur une population de 250 millions, dont 90% de musulmans, NdT]

    Un Croate a pointé du doigt les «conflits gelés» en Europe et, en général, la menace que constituent les contraintes économiques de la zone euro, la crise des réfugiés et la montée des mouvements extrémistes pour le continent. L’Europe semble bien être à nouveau en «équilibre entre la guerre et la paix».

    On peut tirer deux conclusions de l’ordre du jour chargé de ces trois journées. Tout d’abord, qu’il se passe déjà beaucoup de choses, en termes de coopération intergouvernementale, ce qui n’est pas remarqué ou signalé dans les médias américains. Il y a eu de nombreuses références à l’importance des accords régionaux en général, à l’Organisation de coopération de Shanghai pour le contre-terrorisme, la sécurité des frontières et la lutte contre les stupéfiants, par exemple; une «nouvelle architecture de sécurité», comme l’ancien président afghan Hamid Karzaï l’a caractérisée; à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), en tant que «plate-forme inclusive» pour les discussions prévenant «l’escalade des affrontements armés» (une référence claire à la montée des tensions OTAN-Russie en Europe de l’Est) et permettant de mener des discussions sur [la prévention] des cyber-attaques ; à l’Association des Nations d’Asie du Sud-est (ASEAN), dans laquelle la Russie joue un rôle de plus en plus important en tant que membre (avec les États-Unis et la Chine, entre autres) du Forum régional de l’ASEAN.

    Ensuite, ce ne fut en aucun cas (comme certains peuvent le craindre) une session «pour casser les États-Unis». A l’ouverture de la conférence, les ministres russes Choïgou (Défense) et Lavrov (Affaires étrangères) ont souligné les aspects positifs ainsi que les aspects négatifs de la relation avec ce pays. Choïgou a parlé d’une «évaluation positive» de la coopération entre les États-Unis et la Russie sur la Syrie, par exemple, et cela a été confirmé par un délégué du Pakistan, qui a salué le rôle conjoint des États-Unis et de la Russie dans «l’affaiblissement du centre de gravité» d’EI en Syrie.

    Le point critique évident du moment est celui de la sécurité européenne «très préoccupante» [Choïgou], «dans l’impasse» [Lavrov]. Un délégué non-russe a réprimandé l’entêtement des États-Unis dans leur politique du avec nous ou contre nous comme un obstacle à une vraie coalition mondiale contre le terrorisme international. Les préoccupations russes ont également été exprimées par deux experts bien connectés et internationalement respectés, Sergey Rogov et Alexei Arbatov. Rogov a parlé de la nécessité pour les États-Unis et la Russie de «revenir à l’accord de 1972» sur la prévention des incidents en mer, avec des navires de l’OTAN «presque aux frontières russes» [dans la mer Noire]; de relancer sérieusement la discussion sur le Traité sur les forces nucléaires intermédiaires mutuelles en allant au-delà de simples accusations; et de promouvoir le dialogue entre l’OTAN et l’Organisation du traité de sécurité commune, dirigée par la Russie, sur le terrorisme, les stupéfiants, et d’autres menaces communes. Cela nous ramène bien sûr aux propositions russes pour une architecture de sécurité post-Guerre froide, de Lisbonne à Vladivostok. Arbatov a cité les systèmes de défense antimissiles installés en Europe[1comme une source de stress, d’autant plus que les États-Unis ont utilisé la menace iranienne pour en justifier le déploiement.

    Dans l’ensemble, la conférence a été un exercice positif et inclusif, avec l’absence visible de tout représentant officiel des États-Unis, un symptôme de l’absence générale d’engagement constructif actuelle, même sur des questions critiques, d’intérêt commun, comme le terrorisme. Une dernière remarque sur ce point : ce ne fut pas qu’un rassemblement de nations amies de la Russie. Il y avait des délégués des pays scandinaves, de France, d’Allemagne et les absents les plus notables ont été les États-Unis et le Royaume-Uni.


    Note:
     
    [1] Alors que j’écris ceci le 12 mai, il vient d’être annoncé que les États-Unis «ont activé un poste de défense antimissile terrestre en Roumanie, qui fera partie d’un bouclier européen plus vaste et controversé» (selon la BBC).

    par David C. Speedie

    Illustration CC0 Public Domain Pas d’attribution requise Sans langue de bois

    Source Carnegie Council

    Traduit par Wayan, relu par Diane pour le Saker Francophone

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