• La droite met au programme la récession et le chômage

    Débat des candidats à la primaire de droite le 13 octobre. © capture d'écran TF1

    CategoriesLa droite met au programme la récession et le chômage. Pour les candidats de droite, le néolibéralisme reste un horizon indépassable. C'est ce qu'ils affirment, à l'opposé des institutions internationales et d'une partie des droites européennes. Comme si la crise de 2008 et toutes les expériences qui l’ont suivie n’avaient jamais existé. Leur « purge patronale », selon le mot du libéral Alain Madelin, conduira à la récession et à encore plus de chômage.

    Même ses plus ardents promoteurs ont fini par renoncer au concept de la fin de l’Histoire. Tous ont enterré l’idée, lancée au lendemain de la chute du mur de Berlin – sauf la droite française, semble-t-il. Au moins en matière économique. Bien qu’ils tentent de se distinguer les uns des autres, tous les candidats à  la primaire semblent avoir opté pour un arrêt de la pensée, de l’expérience économique, à une date qui ne dépassent pas les années 1990. À lire leurs programmes, à écouter leurs débats, c’est comme si le temps était resté immobile, comme s’il n’y avait jamais eu de crise financière en 2008, comme si les politiques expérimentées depuis n’avaient eu aucune conséquence. 

    Pourtant, huit ans après la chute de Lehman Brothers, en dépit des moyens énormes engagés par les banques centrales, l’économie mondiale ne s’est toujours pas remise, encalminée dans une croissance quasi nulle, un chômage de masse et la déflation. Au point que les économistes se demandent si cet état n’est pas devenu la nouvelle normalité de l’économie.

    De plus en plus de travaux menés, et pas seulement par des économistes atterrés ou « gauchistes », pointent désormais la responsabilité des politiques néolibérales et d’austérité, comme accélérateurs des dérèglements actuels. « Au lieu de favoriser la croissance, des politiques libérales ont accru les inégalités et, en retour, ont compromis une expansion durable », affirment ainsi les économistes du FMI Jonathan Ostry, Prakash Lougani et Davide Furceri, dans une étude publiée en juin 2016 (lire ici). Cet article, intitulé « Le néolibéralisme : survendu ? », a fait le tour de la planète. Il figure parmi les articles de référence qui marquent la fin d’une époque, celle où la politique définie par leconsensus de Washington, bâtie sur des déréglementations à tout-va, menait le monde.

    Ces critiques ne restent pas circonscrites à quelques cénacles d’experts. Elles sont désormais en tête des agendas de toutes les instances internationales. Bousculées par les critiques anti-élites, la montée des populismes qui ont trouvé leur première traduction dans le vote sur le Brexit et la candidature d’un Donald Trump, ces dernières assurent désormais qu’il est urgent de trouver une réponse politique aux dérèglements passés, sous peine de tout perdre.

    Du G20 au FMI en passant par l’OCDE et la Banque mondiale, il n’est question que de lutter contre les inégalités croissantes, que d’apporter des remèdes à une mondialisation qui a laissé de plus en plus de monde sur le bas-côté, au seul profit des plus riches et des plus éduqués. De leur côté, les banquiers centraux, redoutant de plus en plus d’être au bout de leurs moyens pour relancer l’économie mondiale, ne cessent de demander que les gouvernements s’en remettent aux politiques monétaires, seul outil jugé acceptable dans la théorie libérale, pour réinvestir dans des politiques budgétaires et d’investissements publics.

    Même les gouvernements les plus orthodoxes s’engagent dans des révisions doctrinales inattendues. Lors de son discours devant les Tories le 5 octobre, la première ministre britannique Theresa May a lancé un programme surprenant. Elle s'est présentée comme le gouvernement des travailleurs, dénonçant les comportements des grands groupes plus avides de profits et d’évasion fiscale que préoccupés de veiller au bien-être de leurs salariés.

    Les mesures annoncées par Theresa May marquent une telle volonté de reprise en main, au moins dans le discours, que le Guardian a parlé d’une « nouvelle pelletée de terre pour enterrer encore plus profondément le thatchérisme ». Sans aller aussi loin dans la remise en cause, le gouvernement allemand parle lui aussi de recourir de nouveau à l’arme budgétaire pour soutenir la demande interne. Bref, partout il est question de revenir sur les politiques passées, d’en corriger les aspects les plus néfastes, de revenir sur les dérives. Partout, sauf chez la droite française.

    Aucune de ces réflexions qui agitent le monde ne semble être arrivée jusqu’aux oreilles des candidats de droite. D’ailleurs, ils ne parlent jamais du monde, de globalisation, d’environnement économique en panne, de politique monétaire, ni même de l’Europe. L’économie mondiale, à les entendre, n’est pas interconnectée et la France vit sur la Lune. Ils n’évoquent pas plus la précarité, la pauvreté, les inégalités, encore moins la transition écologique ou un changement de modèle économique.

    Pour eux, la politique économique se résume au respect dogmatique d’un néolibéralisme indépassable. Et ils en récitent avec application le catéchisme. Réformes structurelles, fin de toutes les contraintes sur l’emploi, allongement du temps de travail, allongement de l’âge de la retraite, dégressivité des allocations chômage, encadrement du droit de grève, suppression des syndicats, fin d’une politique fiscale redistributive, réduction de l’investissement public, désendettement accéléré. « Cette présentation est une caricature du libéralisme, qui apparaît comme une purge patronale. C’est du Robin des bois à l’envers : prendre de l’argent aux pauvres pour le donner aux riches ! », est allé jusqu’à dénoncer le très libéral Alain Madelin. C’est dire !

    Aux questions soulevées par ce positionnement politique de la droite, qui ne promet aux classes les plus pauvres et aux classes moyennes que des gifles, s’ajoute celle de la pertinence de ces choix économiques. Pourquoi vouloir imposer des mesures aussi drastiques à une économie anémiée et plombée par un chômage de masse ? Pourquoi s’entêter dans cette voie, alors que les expériences passées en Europe prouvent qu’elles ne peuvent conduire qu’à la récession et à encore plus de chômage, de pauvreté, de précarité ?

    Au nom de la saine gestion

    « La France a besoin de faire des réformes », ne cessent de soutenir les candidats à la primaire de la droite. Le prétendu immobilisme des Français, dénoncé par la droite – et aussi une partie de la gauche –, n’est qu’une posture. En deux décennies, les Français ont changé à un rythme insoupçonné. Les réformes se succèdent, au point que le cadre est devenu instable et incompréhensible.

    Les fameux verrous désignés par les candidats n’existent bien souvent plus que dans leur imagination. Les 35 heures par exemple : l’annualisation du temps de travail, prévue dès l’instauration de la loi et suivie par l’adoption des heures supplémentaires en 2008, a fait sauter l’essentiel des plafonds. Sans remettre en cause les 30 à 40 milliards d’euros distribués annuellement aux entreprises au titre de la compensation des 35 heures. Les salariés français, aujourd’hui, travaillent plus que les Allemands : 36,1 heures par semaine, contre 34,5 heures en 2014, selon les statistiques de l’OCDE.

    De même, les candidats de droite se livrent à une véritable surenchère sur l’âge du départ à la retraite. 65, 67, 70 ans ? Qui dit mieux ? Les conditions pour les départs en retraite ont déjà été modifiées par trois fois au moins, en 1993, en 2010 et en 2012. Aujourd’hui, le régime général de retraite est à l’équilibre. Pour toucher une retraite à taux plein, compte tenu aussi des changements des systèmes de retraite complémentaire (AGIRC-ARRCO), les salariés sont obligés de continuer à travailler jusqu’à 65 ans.

    Ces changements imposés se lisent maintenant dans les statistiques : l’« égalitarisme français » critiqué par la droite a disparu. « En France, les inégalités sont proches de la moyenne OCDE. Cependant, elles ont augmenté plus nettement que dans d’autres pays entre 2007 et 2012 », soulignait l’OCDE dans une étude de mai 2015, s’avouant elle-même surprise par des résultats allant à rebours de l’image convenue. Ces inégalités liées au travail – plus d’un tiers de la population travaillant occupe des emplois non standard – ne sont plus que partiellement compensées par les systèmes de redistribution fiscaux et sociaux. Les inégalités en France sont plus grandes qu’en Allemagne. 

    « Les chiffres prouvent que les inégalités croissantes nuisent à la croissance. Le sujet, pour une action politique, est autant social qu’économique. En ne s’attaquant pas au problème des inégalités, les gouvernements détruisent leur modèle social et nuisent à leur croissance à long terme », avertissait le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurría, en préambule à cette étude, avant de mettre en exergue la valeur de politique fiscale et de transferts sociaux pour réduire les inégalités.

    Baisse de la fiscalité des entreprises, baisse de la fiscalité pour les plus riches, augmentation de la TVA, diminution des prestations sociales… La droite affiche un programme à l’exact opposé de ce qui est recommandé par l’OCDE, restant convaincue que la théorie du ruissellement des plus riches vers les plus pauvres, en dépit des multiples contre-exemples, reste toujours d’actualité. Elle met en avant dès qu’elle est interrogée le même argument-massue, celui qui est censé clore toute discussion : 56 % de prélèvements obligatoires, le plus haut niveau de tous les pays de l’OCDE, en oubliant que dans nombre de pays, les assurances maladie et les retraites sont dans les mains du privé, ce qui rend toute comparaison biaisée, ou en tout cas malaisée.

    Mais peu importe ! L’important est d’asséner le chiffre qui tue. D’autant que celui-ci permet de justifier la baisse de la fiscalité et, en même temps, la baisse des dépenses publiques, la diminution des services publics et de tout investissement public. Au nom de la saine gestion. Les effets attendus de cette politique d’austérité qui ne dit pas son nom sont parfaitement connus et documentés. Ils ont même donné lieu à des changements brutaux d’analyse, des reconnaissances d’erreurs inattendues.

    Parmi les aveux les plus spectaculaires figure celui du FMI en 2012. Jusqu’alors farouche défenseur de toute politique de rigueur et de libéralisation, celui-ci fut contraint d’admettre, face à l’effondrement de la Grèce et de la crise de l’euro, qu’il s’était trompé dans ses approches et ses calculs. Olivier Blanchard, alors économiste en chef de l’institution, expliqua que tout tenait à une erreur d’appréciation du coefficient multiplicateur, cher à Keynes.

    Jusqu’alors, le FMI et les gouvernements tenaient pour assuré que les économies budgétaires n’avaient que des effets récessifs limités sur l’activité économique : un euro d’économie dans les dépenses publiques ne se traduisait que par 50 centimes de réduction sur l’activité économique. Or, rien ne se passait comme prévu en Europe. « De récents développements suggèrent que les multiplicateurs budgétaires à court terme peuvent être plus grands que prévu au moment de la planification budgétaire. Des recherches, dont il a été fait état dans les derniers rapports du FMI, montraient que les multiplicateurs budgétaires sont plus proches de 1 dans un monde où de nombreux pays s’ajustent en même temps. Des analyses suggèrent ici que les multiplicateurs sont désormais plus grands que 1 », avouait alors Olivier Blanchard, estimant que les contrecoups sur l’économie pouvaient aller jusqu’à 2.

    En termes plus clairs, un euro de dépense publique en moins se traduisait par une chute de deux euros dans l’activité. En clair, la dépense publique a un effet d’entraînement bien plus grand sur l’économie que ce qui était communément admis auparavant.

    Depuis, tous les économistes et les prévisionnistes portent une attention particulière à ce coefficient multiplicateur. En période d’anémie économique, beaucoup sont convaincus que la dépense publique est une solution et non un problème. Les appels répétés de toutes les instances internationales auprès des gouvernements pour relancer les politiques budgétaires vont dans cette direction.

    Mais là encore, la droite semble décidée à aller justement à contresens. Pour justifier ce choix, elle évoque le redressement de l’Espagne qui, après avoir libéralisé totalement son marché du travail, abaissé le coût du travail, réduit ses services publics, son nombre de fonctionnaires, ses prestations sociales, affiche la plus forte croissance de la zone euro : 3,1 % en 2015, 2,9 % prévus en 2016. C’est oublier que le PIB de l’Espagne, après cinq années de baisse, n’a toujours pas retrouvé son niveau d’avant la crise de 2009, que le chômage touche 20 % de la population active et ce bien que le gouvernement espagnol ait renoncé à toute rigueur budgétaire, malgré les avertissements de la Commission européenne.

    Une situation que refuse la droite, laquelle « ne veut pas laisser la dette à nos enfants ». « L’idée que la consolidation budgétaire peut être expansionniste – c’est-à-dire augmenter la production et l’emploi – grâce à la confiance accrue du secteur privé et l’investissement, a été ardemment défendue par le professeur d’économie de Harvard Alberto Alesina et par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet. Néanmoins, en pratique, les épisodes de consolidation budgétaire ont été suivis par des chutes plus que par des hausses de production. En moyenne, une consolidation de 1 % du PIB augmente le taux de chômage à long terme de 0,6 % et élève de 1,5 % dans les cinq ans le ratio d’inégalité », relève l’étude des économistes du FMI publiée en juin.

    Avant de conclure : « En résumé, les bénéfices de politiques qui ont une place importante dans l’agenda néolibéral paraissent avoir été surévalués. […] Dans le cas de consolidation budgétaire, les coûts à court terme en terme de baisse de l’activité et de hausse du chômage ont été sous-estimés et l’opportunité pour les pays qui ont un large espace budgétaire de simplement vivre avec une dette importante et de permettre la baisse de cet endettement de façon organique grâce à la croissance a été sous-estimée. »

    Les candidats de droite connaissent-ils seulement ces réflexions ? Ces avertissements, en tout cas, ne semblent pas les concerner. Pour eux, l’important est de marquer une rupture politique, en créant un choc fiscal, économique, social. Un choc rapide même puisqu’ils envisagent pour la plupart de gouverner par ordonnances.

    Qu’ils se rassurent : s’ils persistent dans cette voie, ils vont bien créer un choc économique, mais peut-être pas celui qu’ils escomptent. L’addition d’une réduction des dépenses publiques, de la hausse de la TVA ainsi que de mesures punitives sur l’emploi et les allocations chômage risque de conduire à un effondrement de la demande : les ménages, effrayés par des dispositions qui ne peuvent qu’accélérer leur précarité et leur déclassement, risquent d’économiser sur tout, par peur de l’avenir. Ce qui amènerait alors une nouvelle chute de l’activité, une nouvelle hausse du chômage, une nouvelle hausse de l’endettement.

    Est-ce de l’incompétence, du dogmatisme aveugle, une revanche réactionnaire d’une ampleur inconnue depuis les ultras de Charles X ? Alors que les milieux bancaires multiplient les alertes et mettent en garde les gouvernements contre les politiques toxiques qui pourraient conduire à de nouvelles crises, la droite envisage sans frémir une politique toxique, en prônant des mesures susceptibles de précipiter le pays dans la récession et d’aggraver encore le chômage, au risque d’accentuer le malaise social et politique. Quel programme !

    par MARTINE ORANGE

    Illustration Débat des candidats à la primaire de droite le 13 octobre. © capture d'écran TF1  Sans langue de bois

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