• La menace de la réquisition face aux mouvements sociaux

    La menace de la réquisition face aux mouvements sociaux

    CategoriesLa menace de la réquisition face aux mouvements sociaux. Le gouvernement voudrait en finir avec les grèves à l'heure où l'Euro de football commence. Mais la tension sociale ne faiblit pas. La grève dure à la SNCF, dans le traitement des ordures et elle commence à Air France.

    La stratégie du gouvernement consistant à faire de l’Euro de football l’arme qui éteindrait les colères et les tensions sociales à travers le pays, et qui ressouderait grâce à la passion du ballon rond une France au bord de l’implosion, ne fonctionne décidément pas. Les grèves se poursuivent dans plusieurs secteurs, comme les déchets ou à la SNCF. D’autres s’annoncent, comme la grève des pilotes à Air France ce samedi, au grand dam de l’exécutif qui martèle que le temps de la grève est révolu. « Il faut, selon une formule célèbre, savoir arrêter une grève », avait déclaré en début de semaine dans un entretien à la Voix du Nord François Hollande. Le chef de l’État empruntait la citation à Maurice Thorez mais il la tronquait de moitié et de l’essentiel puisque le 11 juin 1936, le secrétaire général du Parti communiste français déclarait : « Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue » (lire ici l’article d’Antoine Perraud).

    Michel Sapin lui a emboîté le pas jeudi, poursuivant la surenchère verbale depuis plusieurs semaines pour décrédibiliser les mouvements sociaux et monter l’opinion publique contre les grévistes, « radicaux »,« inconscients », « irresponsables », « preneurs d’otage », « terroristes », etc. « Pour qu'une grève soit comprise, il faut qu'elle ait un sens. Aujourd'hui, cette grève n'a plus aucun sens. Quel est le sens de la grève des conducteurs de camions qui ramassent les ordures ? Personne n'est capable de le dire. Quel est le sens de ceux qui bloquent l'entrée de Rungis ? On est dans des manifestations qui n'ont plus aucun sens », a lancé jeudi sur les ondes de France Info le ministre des finances. Le secrétaire d'État en charge des transports, Alain Vidalies, a renchéri ce vendredi matin sur Europe 1 en pointant des grèves qui sont « une action contre la France et contre les Français ». Il a même évoqué un recours « aux réquisitions [de conducteurs de trains – ndlr] » pour acheminer les supporters de foot dans les stades. Soit la réaffirmation de ce que François Hollande et Manuel Valls ont également laissé entendre, sans toutefois prononcer le mot« réquisition ».

    Ce dernier a décrété jeudi : « Maintenant, c’est le temps de la fête », lors d'un déplacement à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Comme si c’était au premier ministre de décider des agendas et d’imposer l’heure (le leurre) de « la fête ». Comme si la grand-messe footballistique devait et pouvait faire oublier l’état social critique de la France. Les dernières réquisitions dans l’Hexagone, qui sont légalement très encadrées, datent de l’automne 2010, lors du conflit sur la réforme des retraites. Dans les raffineries bloquées, Nicolas Sarkozy avait utilisé cette arme qui sera condamnée un an plus tard par l'Organisation internationale du travail pour atteinte au droit de grève. Fin mai, déjà, au plus fort des blocages de raffinerie, l’exécutif avait émis l’idée d’y recourir à son tour sans franchir le pas. Le fera-t-il dans les prochains jours ? L'évoquer est fou car, à la SNCF, le taux de grévistes est tombé à 8 % !

    « C’est une décision lourde de responsabilités, très grave », accuse Éric Santenelli de Sud-Rail, qui dénonce« un 49.3 social après le 49.3 parlementaire ». La CGT aussi. En tête de pont dans les mouvements sociaux depuis des semaines même si elle n’est pas seule, la centrale de Montreuil n’a pas “l’esprit football” tel que l’exécutif voudrait le définir. Celle qui est encore la première force syndicale du pays n’envisage pas de bloquer l’Euro. « Ce ne serait pas une bonne image de la CGT à donner aux supporters », a réaffirmé Philippe Martinez, le secrétaire général, qui veut que l’Euro soit « une vraie fête populaire dans les stades et les fan-zones ». Mais le syndicat n’envisage pas non plus d’appeler ses troupes à cesser la contestation au prétexte d’une compétition sportive internationale. À moins que le gouvernement n’accepte d’ouvrir des négociations autour de son projet de réforme d’ici à la manifestation nationale du mardi 14 juin, à l’appel de l’intersyndicale rassemblant la CGT et six autres organisations (FO, Solidaires, FSU, Unef, FIDL, UNL).

    « Notre calendrier n’est pas celui de l’Euro, mais celui de la loi sur le travail », réaffirme Fabrice Angei, du bureau national de la CGT. « Le gouvernement se place en commentateur de la situation alors qu’il en est acteur. C’est lui qui prend en otage les Français, qui joue la carte du pourrissement du conflit », déplore le syndicaliste, qui cite le sondage Ifop pour Atlantico publié vendredi, indiquant que 59 % des Français interrogés trouvent justifié le conflit social sur la réforme du code du travail. La centrale de Montreuil, qui joue gros en adoptant une ligne dure dans le dossier enflammant la France depuis quatre mois, s’étonne dans un communiqué ce vendredi que « Myriam El Khomri se soit déclarée devant la presse prête à recevoir Philippe Martinez dans la minute si cela peut permettre de lever tous les blocages dans le pays alors qu’elle a fait savoir, la veille, jeudi, que son agenda ne lui permettait pas de recevoir le numéro un de la CGT avant vendredi 17 juin », soit trois jours après la manifestation contre la réforme du code du travail. La ministre du travail, qui avait reçu la CFDT la semaine passée, a rencontré ce vendredi après-midi Jean-Claude Mailly. Si Force ouvrière est engagé dans le même bras de fer que la CGT, il n’y a jamais eu de silence radio entre lui et le pouvoir.

    Dans les déchets

    C’est l’une des grèves qui se fait le plus “sentir”, notamment à Paris où les déchets débordent des poubelles dans une dizaine d’arrondissements donnant, par endroits, à la capitale des airs de Naples : celle qui affecte la collecte des ordures ménagères, à l’appel de la CGT des services publics, pour peser dans le rapport de force avec le gouvernement sur la réforme du code du travail. Depuis plus de dix jours, les principaux sites de collecte et de traitement des déchets de la région parisienne sont perturbés par des grèves continues ou temporaires des personnels et agents de la Ville de Paris – éboueurs, agents territoriaux, chauffeurs de camions-bennes. Le plus important incinérateur de France (et d’Europe), Ivry-sur-Seine/Paris 13, qui traite d'habitude 1 800 tonnes d'ordures ménagères par jour pour un bassin d’1,2 million d’habitants, est en grève continue depuis douze jours (lire ici notre reportage).

    Les grévistes qui bloquent cette usine d'incinération ont reconduit jeudi leur grève jusqu'à mardi 14. Si la semaine dernière, et face à l’argument sanitaire de la maire de Paris Anne Hidalgo – que les ordures ne gagnent pas la Seine du fait de la crue –, ils ont repris du service le temps du week-end, ce n’est pas le cas aujourd’hui même si, dans les garages à bennes, les grévistes ont laissé ce vendredi matin sortir les camions des chauffeurs non grévistes. « Nous ne sommes pas imperméables aux problèmes d’insalubrité qui se posent dans certains endroits. On aurait pu tout bloquer, mais on a fait ce geste pour donner de l’air à certains quartiers », explique Baptiste Talbot, le secrétaire général de la CGT des services publics. Il applaudit la prise de position de la maire de Paris Anne Hidalgo, qui s’est montrée très critique du gouvernement sur RMC et BFMTV et qui l’exhorte à ouvrir le dialogue avec les syndicats et à « réécrire » l’article 2 du projet de loi sur le travail, qui promeut les accords d’entreprise majoritaires.

    Jeudi, la Ville de Paris a annoncé « redéployer » son dispositif afin de faire enlever les poubelles par des entreprises privées, qui se chargent déjà en temps normal de la moitié des arrondissements parisiens, les dix autres étant gérés en régie publique : « Dès hier soir [jeudi], nous avons pu faire sortir une cinquantaine de camions de plus pour ramasser les ordures normalement et essayer de récupérer le surplus. » « Ce matin[vendredi], nous avons trente camions de plus dans Paris. » Mais pour « revenir à une situation normale, il faut quelques jours bien évidemment », a indiqué la maire de Paris sur RMC-BFMTV. Des blocages touchent aussi Marseille (Fos-sur-Mer), l'Ariège, les Hautes-Pyrénées et viennent de gagner la ville du Havre (Seine-Maritime).

    À la SNCF 

    Reconduite ce samedi, pour une dixième journée consécutive, par de nombreuses assemblées générales mais avec souvent des scrutins plus serrés, la grève lancée par la CGT-Cheminots (et aussi l’UNSA qui s’est très vite retirée), soutenue aussi par FO (non représentatif), a perdu de la force mais elle dure. Jeudi, la direction recensait encore 7,9 % de grévistes, tous métiers confondus, contre 17 % le 1er juin, mais ce sont les personnels roulants qui sont les plus mobilisés, d’où les incidences notables sur le trafic. Cette grève qui mêle revendications internes sur la future organisation du travail et contestation du projet de réforme du code du travail (lire ici notre article) fait enrager le gouvernement. Lui qui n’avait qu’une hantise – que les cheminots rejoignent les cortèges et paralysent les transports ferroviaires à quelques jours de l’Euro – a manœuvré en coulisses pour éviter un mouvement de grève généralisé à la SNCF. S’il avait obtenu que la CFDT-Cheminots, quatrième syndicat de l’entreprise (15 %) mais l’un des plus représentés chez les conducteurs, rentre dans le rang et se retire de la mêlée, il n’a pas réussi à la veille de l’Euro à faire cesser la grève.

    Mardi, l'entreprise a annoncé un projet d'accord sur l'organisation du temps de travail, consacrant le régime de travail actuel à la SNCF. Mais pour être valable, il doit recueillir la signature de syndicats représentant au moins 30 % des voix aux dernières élections, et ne pas rencontrer d'opposition de la part d'organisations dépassant 50 %. Les organisations ont jusqu’au 14 juin pour le signer ou pas. L’UNSA et la CFDT, dépassant les 30 % requis, l’ont signé. Mais Sud-Rail (17 %) et la CGT, premier syndicat de l’entreprise (34,5 %), majoritaires à eux deux, ont la capacité de s'opposer à l’accord et de faire jouer le droit de veto, qui ferait capoter l’accord. Sud-Rail a annoncé qu’elle ne le signerait pas, jugeant l’accord mauvais, notamment l’article 49 qui offre la possibilité de déroger par établissement à ses propres dispositions. Elle l’estime contraire à l'esprit des règles de représentativité syndicale et porteur d'un risque lourd de dumping social. Elle a proposé à la CGT de faire de même en le dénonçant. Mais la CGT-Cheminots prend son temps pour se positionner, depuis près de 48 heures, certainement fracturée en interne. Officiellement, elle ne donne pas de mot d'ordre et s'en remet aux « assemblées générales souveraines » pour décider des « suites », consulte ses adhérents. Mais dans ses rangs, comme du côté de Sud, on craint qu’elle ne dépose les armes d’ici à mardi.  

    À Air France

    « La grève la plus absurde de l’année », « Les pilotes d’Air France prennent l’Euro 2016 en otage »… la grève des pilotes annoncée à Air France pour au moins quatre jours, à compter de samedi, est très mal perçue dans les médias. Elle arrive au plus mauvais des moments pour le gouvernement et n’a rien à voir avec la contestation contre la loi sur le travail. Les pilotes d'Air France sont appelés par le Syndicat national des pilotes de ligne (SNPL), le Syndicat des pilotes d’Air France (SPAF) et Alter – les trois syndicats de pilotes représentatifs – à défendre l'emploi et leurs conditions de rémunérations. Mais pas seulement

    Les syndicats de pilotes français réclament notamment des garanties sur l'activité de la compagnie Air France, en perte de vitesse selon eux par rapport aux autres composantes du groupe Air France-KLM (Transavia, Hop! et KLM). Après trois jours de négociations avec la direction, les trois syndicats représentants de pilotes ont rejeté à l’unanimité le nouveau protocole de sortie de crise ce jeudi. 

    Air France « prévoit d'assurer plus de 80 % de ses vols » samedi, au premier jour d'une grève qui mobilisera 25 % des pilotes, a indiqué la compagnie vendredi dans un communiqué. Elle annonce le maintien de « plus de 90 % » des vols long-courriers, « 90 % » des vols intérieurs et « autour de 75 % » des vols moyen-courriers de et vers Paris Charles-de-Gaulle, sans exclure « des annulations et des retards de dernière minute ». Elle estime le coût de la grève entre 5 et 6 millions d'euros par jour. En 2014, une grève unitaire des pilotes contre l'essor de la filiale low cost Transavia avait cloué au sol la moitié des vols durant deux semaines.

    par Rachida El Azzouzi

    Illustration montage SLB  Sans langue de bois

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