• La mort «hautement suspecte» de Choukri Ghanem, le noyé qui hante Sarkozy

    La mort «hautement suspecte» de Choukri Ghanem, le noyé qui hante Sarkozy

    CategoriesLa mort «hautement suspecte» de Choukri Ghanem, le noyé qui hante Sarkozy. Officiellement, Choukri Ghanem a été victime d’une crise cardiaque, puis s’est noyé dans le Danube en avril 2012. Mais personne n’a jamais cru à cette version rapporte Mediapart. À l’époque, des mails échangés par Hillary Clinton, alors chef de la diplomatie américaine, et ses conseillers évoquaient une mort « hautement suspecte ». Mediapart a pu contacter à Vienne une connaissance de l’ancien ministre du pétrole qui évoque plusieurs pistes, dont celle de « pots-de-vin » versés à des politiciens en France, en Italie et en Angleterre.

    De notre correspondante à Genève. - « Pas un seul des Libyens à qui j’ai parlé ne pense qu’il ait pu se jeter dans le Danube, ou qu’il ait soudainement ressenti une douleur au cœur avant de glisser silencieusement dans la rivière. » Cette remarque est extraite d’un mail écrit le 7 juin 2012 par Chris Stevens, tout juste nommé ambassadeur des États-Unis en Libye, et elle porte sur la mystérieuse « noyade » de Choukri Ghanem à Vienne une semaine auparavant.

    À l’époque, la mort soudaine, à 69 ans, de celui qui fut l’un des piliers du régime de Kadhafi, chef du gouvernement de 2003 à 2006 et ministre du pétrole de 2006 à 2011, avait provoqué une certaine agitation. Elle avait mis en alerte de nombreux services de renseignement et chancelleries qui ne croyaient pas à la thèse d’une mort naturelle.

    Mediapart a exhumé plusieurs courriels (dont celui cité plus haut) provenant de la messagerie privée d’Hillary Clinton et qui témoignent de ces interrogations, aujourd’hui plus que jamais légitimes après la découverte d'un carnet où l'ancien ministre consignait les millions qui auraient été versés lors de la campagne électorale de Sarkozy en 2007. Ces mails sont en accès libre sur Wikileaks.

    Le 6 juin 2012, la secrétaire d’État américaine a reçu de Sidney Blumenthal, son conseiller informel, une note « confidentielle » sur la Libye largement consacrée à la mystérieuse mort à Vienne de Choukri Ghanem. Puis elle l’a transmise à son autre conseiller, Jacob Sullivan, avec cette remarque : « Si vous aimez les crimes non résolus. »

    Le mémo en huit points provient d’informations recueillies « auprès du Conseil national de transition libyen, mais aussi en haut lieu auprès des gouvernements européens et des agences de sécurité et de renseignement occidentales ». On y apprend qu’Interpol et la police autrichienne jugent « hautement suspecte » la mort par noyade de l'ancien ministre et qu’ils ont fait savoir aux services de renseignement libyens qu’ils allaient « discrètement poursuivre leurs enquêtes ». « Une source très sensible indique que jusqu’à ce que l’enquête soit terminée, les autorités autrichiennes continueront à déclarer publiquement qu’elles pensent que le plus probable est que Ghanem se soit suicidé en se jetant dans le Danube alors qu’il souffrait d’une longue et grave maladie », lit-on.

     Extrait de la note confidentielle reçue par Hillary Clinton le 6 juin 2012, huit jours après la mort de Choukri Ghanem. © Wikileaks

    Extrait de la note confidentielle reçue par Hillary Clinton le 6 juin 2012, huit jours après la mort de Choukri Ghanem. © Wikileaks

    Vient ensuite l’énumération de différentes affaires dans lesquelles Choukri Ghanem a trempé alors qu’il dirigeait la National Libyan Oil Corporation (NOC). Selon une source, il aurait, entre juin 2008 et 2010, « autorisé des livraisons de pétrole à des sociétés étrangères, avant même que des contrats de vente appropriés ne soient signés », entre autres au bénéfice des sociétés chinoises PetroChina et Sinopec. Le mémo rappelle aussi que Ghanem et Saïf al-Islam, qui alors avait la haute main sur les affaires pétrolières du pays, ont largement cautionné des ventes de brut à des prix en dessous de ceux du marché. La différence étant versée par les acheteurs sur « des comptes en banque autres que ceux contrôlés par la NOC ».

    En mars 2012, le conseil national de transition (CNT), qui faisait office de gouvernement provisoire libyen, souhaitait entendre Choukry Ghanem sur ce vaste système de détournement de la rente pétrolière qui porte sur des sommes colossales. Les responsables libyens s’étaient adressés à Interpol pour que l’ancien ministre soit interpellé, et ils souhaitaient qu’il comparaisse en qualité de témoin au procès de Saïf al-Islam Kadhadi, arrêté en novembre 2011.

    La note confidentielle est ensuite arrivée dans la messagerie de Christopher Stevens, pour avis. « Il [Choukri Ghanem] était proche de Saïf et était impliqué dans des transactions pétrolières troubles. (…) Beaucoup de gens pensent qu’il a été réduit au silence par des membres du régime [Kadhafi] ou des mafias étrangères (…)», répond l’ambassadeur américain, qui perdra la vie quelques mois après, le 11 septembre 2012, victime d’une attaque à Benghazi. Également consulté, Nathaniel Mason, alors attaché commercial en Libye, évoque, lui, « des compagnies pétrolières russes, est-européennes ou chinoises impliquées dans le système de pots-de-vin » contrôlé par Saïf al-Islam Kadhafi et Choukri Ghanem.

    Malgré toutes ces suspicions – auxquelles s’ajoute maintenant la piste de l’implication de Choukri Ghanem dans le financement supposé de la campagne électorale de Sarkozy –, l’affaire autrichienne a été classée en février 2013, concluant à une mort naturelle. Alors que de nombreuses zones d’ombre subsistent.

    « Il savait tout sur le circuit des revenus pétroliers du temps de Kadhafi »

    Mediapart a pu contacter par téléphone Amer Albayati, un journaliste irakien spécialiste de questions de terrorisme, qui habite à Vienne. Il était en contact avec Choukri Ghanem et sa famille. « Je lui ai téléphoné la veille de sa mort, samedi, vers 11 heures du matin. Il avait l’air en pleine forme et nous avions convenu de nous voir le lendemain pour une interview sur la situation générale en Libye », raconte Albayati.

    « Depuis sa défection, beaucoup de journalistes étrangers s’étaient adressés à lui, mais il avait toujours refusé et je comptais proposer l’entretien à la BBC », ajoute-t-il. Mais en rappelant, le lendemain, Amer Albayati tombe sur la fille de l'ancien ministre qui lui apprend que son père est mort, sans autres détails.

    Le journaliste s’empresse alors de téléphoner à l’agence de presse autrichienne APA, et le dimanche à 17 h 55, une première dépêche annonce la mort de Choukri Ghanem « à son domicile ». Moins d'une heure plus tard, la police dément cette information et affirme que le corps a été retrouvé dans le Danube. « Je ne sais pas d’où est venu ce cafouillage. Je sais juste que j’ai appelé les journalistes d'APA pour leur dire que Choukri Ghanem était mort et qu’ils devaient se renseigner auprès de la police pour savoir ce qui s’était exactement passé », dit-il.

    C’est dimanche 29 avril 2012, vers 8 h 40, qu’un passant a découvert le corps du Libyen flottant dans l’eau, à 20 mètres d’un restaurant grec sur la Copa Cagrana, les quais où les Viennois viennent boire un verre ou dîner dès que le temps le permet. Vêtu d’un jean et d’une chemise blanche, le « noyé » ne présente alors « aucune trace de violence extérieure ». Son corps n’est pas resté plus de deux heures dans le fleuve, explique la police autrichienne. Détail étrange : l’ancien ministre est sorti sans ses papiers, et seule une carte de visite au nom d’une société viennoise retrouvée dans sa poche permettra de l’identifier.

    L'endroit où le corps de Choukri Ghanem a été retrouvé, le 29 avril 2012.

    Choukri Ghanem connaissait très bien Vienne pour y avoir séjourné à de nombreuses reprises alors qu’il assistait à des réunions de l’OPEP. En mai 2011, il annonce très opportunément sa défection au régime de Kadhafi et s’installe dans un luxueux appartement sur la Kratochwjle strasse, qu’il partage avec l’une de ses filles. Il lui reste alors moins d’un an à vivre.

    « Il savait tout sur le circuit des revenus pétroliers du temps de Kadhafi, les questions d’argent et de transfert », explique Amer Albayati. La version d’une « mort naturelle » lui semble peu crédible. « Il a pu être tué pour différentes raisons, en rapport avec des contrats pétroliers qui se sont accompagnés de malversations, ou encore en lien avec des pots-de-vin qui ont alimenté des politiciens en France, en Italie et en Angleterre », dit-il, refusant d'en dire plus, et précisant qu’il n’avait jusqu’ici pas entendu parler de l’existence d’un carnet de notes dans lequel Choukri Ghanem consignait les millions versés en faveur de Nicolas Sarkozy.

    Depuis son exil à Vienne, il continuait à faire des affaires et « son business marchait bien », affirme Amer Albayati. « Choukri Ghanem, du temps où il était ministre, avait contribué à mettre en place la First Energy bank, une banque islamique basée à Bahrein », explique-t-il. En 2011, juste avant la chute du régime Kadhafi, l’État libyen était actionnaire à hauteur de 16 % de cet établissement. Sur le site de la banque, parmi les membres du conseil des directeurs, on trouve toujours Mohamed Choukri Ghanem, le fils de l’ancien ministre. « Mohamed ne connaissait rien des affaires de son père et aujourd’hui, comme le reste de la famille, il a peur », explique le journaliste irakien qui dit être toujours en contact avec lui.

    Choukri Ghanem se sentait-il menacé ? « Il était devenu très prudent. Il ne faisait jamais aucune critique sur Kadhafi et sa famille et il lui arrivait de se raidir quand il apercevait dans la rue des gens de type arabe. Quand je le voyais, c’était toujours à proximité de son immeuble, au Donaupark », répond le journaliste qui ne lui connaissait aucun problème de santé particulier, mais au contraire « un solide appétit pour la vie et les femmes ».

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    Les médias autrichiens ont raconté, de manière très succincte, les dernières heures de Choukri Ghanem. Vers 22 heures, samedi 28 avril 2012, il avait pris congé de sa fille avec laquelle il regardait la télévision, disant qu’il allait se coucher, invoquant une grosse fatigue. Mais à l’aube, il se serait relevé, ce qui n’était pas dans ses habitudes de lève-tard, et se serait dirigé vers les quais.

    Dans un premier temps, la police autrichienne n’a pas exclu la piste criminelle. Mais le 10 juillet 2012, le rapport final d’autopsie révélé par le journal Kurier concluait à une mort « naturelle ». Avec un scénario plutôt surréaliste : souffrant « d’insuffisance cardio-vasculaire », Chroukhri Ghanem aurait été pris d’un malaise qui l’aurait précipité dans l’eau où il se serait noyé après avoir tenté de « reprendre deux fois sa respiration ». Aux alentours, personne n’a rien vu ni entendu.

    Très attendues, les analyses toxicologiques n’ont rien révélé d’anormal, à part « d’importantes concentrations de nicotine et de caféine » dans son sang. Aller plus loin dans les investigations n’a pas été possible puisque le corps de Ghanem a été rapatrié à Tripoli en Libye, le 4 mai 2012, où il a été enterré dans la plus grande discrétion par ses proches. Le couvercle s’est ainsi refermé, sans que personne soit dupe.

    par Agathe Duparc

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