• La position américaine sur la Syrie penche en faveur de l’intervention russe

    La position américaine sur la Syrie penche en faveur de l’intervention russe

    CategorieLa position américaine sur la Syrie penche en faveur de l’intervention russe. Les États-Unis cherchent à tirer parti des intérêts qu’ils partagent avec les Russes dans la lutte contre l’État islamique, déclassant ainsi l’objectif du changement de régime en Syrie.

    Les principales évolutions sur le champ de bataille syrien au cours des derniers mois ont suscité un revirement dans la politique syrienne de l’administration Obama.

    Depuis que l’intervention militaire russe en Syrie a bouleversé l’équilibre militaire créé l’année dernière par les victoires du Front al-Nosra, la filiale d’al-Qaïda, et de ses alliés, l’administration Obama s’est retirée discrètement de sa position initiale selon laquelle « Assad [devait] partir ».

    Ces changements politiques et militaires ont des implications évidentes pour les pourparlers de paix de Genève parrainés par l’ONU. Le régime d’Assad et ses partisans sont désormais bien placés pour exploiter les pourparlers sur le plan politique, tandis que l’opposition armée pourrait les boycotter dans un avenir prévisible.

    Les partisans de l’opposition armée ont déjà exprimé leur colère face à ce qu’ils considèrent comme une « trahison » de la part de l’administration Obama dans la lutte contre Assad. Toutefois, le revirement politique d’Obama sur la Syrie, comme la plupart des décisions de l’administration en matière de politique au Moyen-Orient, doit être compris comme une réponse aux événements extérieurs couplée à des réflexions de politique intérieure.

    La position publique initiale de l’administration Obama sur la campagne aérienne russe en Syrie, affichée entre octobre et début novembre dernier, laissait entendre que les États-Unis attendaient simplement l’échec de l’intervention de la Russie.

    Pendant plusieurs semaines, la réponse politique à l’intervention russe était axée autour de l’idée que les Russes cherchaient à renforcer leur régime client en Syrie et non à vaincre l’État islamique, mais que cette tactique allait échouer. L’administration semblait déterminée à insister pour que la Russie cède à l’exigence des États-Unis et de leurs alliés quant au départ du pouvoir du président Bachar al-Assad.

    Mais les attentats terroristes perpétrés par l’État islamique à Paris ont attiré l’attention politique des Européens tout comme des Américains sur la menace terroriste représentée par l’État islamique et la nécessité de coopérer avec la Russie pour la combattre. Cela a renforcé la position des membres de l’administration Obama (en particulier au sein du Comité des chefs d’état-major interarmées et de la CIA) qui n’ont jamais été épris en premier lieu de la politique de changement de régime visée par les États-Unis. Dans la foulée des attentats de Paris, ces derniers ont fait pression pour que l’insistance des États-Unis sur le départ d’Assad soit remise en question, comme l’a suggéré publiquement à l’époque l’ancien directeur par intérim de la CIA Michael Morell.

    L’impact politique des attentats de Paris a été renforcé par les gains importants déjà obtenus par l’armée syrienne et ses alliés avec le soutien aérien des Russes dans les provinces de Lattaquié, Idleb et Hama.

    Les bombardements et les offensives terrestres visaient à couper les principales lignes d’approvisionnement entre les zones contrôlées par l’État islamique et la coalition dirigée par le Front al-Nosra et la frontière turque, ce qui, en cas de succès, aurait porté un coup considérable aux groupes d’opposition armés.

    Des succès spectaculaires sont survenus fin janvier, lorsque les troupes gouvernementales syriennes ont repris Salma, ville de la province de Lattaquié contrôlée par le Front al-Nosra depuis 2012, et la ville stratégique de Cheikh Meskin, gagnée par les rebelles opposés à Assad fin 2014, et repris ainsi le contrôle de l’autoroute Deraa-Damas. Fait plus important encore, l’armée syrienne a coupé les lignes d’approvisionnement entre la Turquie et Alep, qui est occupée par les forces du Front al-Nosra et de ses alliés.

    Au moment où le secrétaire d’État John Kerry a rencontré le chef de la délégation de l’opposition syrienne Riad Hijab, le 23 janvier, il était clair pour l’administration Obama que la position militaire du régime d’Assad s’était considérablement renforcée et que celle de l’armée de l’opposition était significativement plus faible. En réalité, la possibilité d’une défaite décisive existe pour la première fois à la lumière de la stratégie russo-syrienne visant à couper les lignes d’approvisionnement du Front al-Nosra.

    Les propos tenus par Kerry devant Hijab, repris par le site web de Middle East Briefing, ont reflété une nouvelle approche adoptée par l’administration face à cette réalité politico-militaire. Il a précisé qu’il n’y aurait pas de conditions préalables aux négociations, ni aucun engagement formel quant au fait que le départ d’Assad serait obtenu à un moment quelconque à l’avenir. Il n’a pas clairement indiqué si l’issue souhaitée des pourparlers devait être un « gouvernement de transition » ou un « gouvernement d’union », qui impliquerait qu’Assad soit maintenu aux commandes.

    L’opposition armée et ses partisans ont été choqués par le revirement de la politique d’Obama. Pourtant, ils ne devraient pas l’être. La politique précédente de l’administration en Syrie avait été basée en grande partie sur ce qui semblait être une opportunité politique favorable dans le pays. Comme l’a décrit la source américaine officielle de Liz Sly, correspondante pour le Washington Post, la politique consistait à exercer « une pression suffisante sur les forces d’Assad pour les persuader de consentir à des compromis, mais pas au point de mener son gouvernement à une chute précipitée [...] ».

    Cette opportunité avait été entrevue par l’administration Obama en raison du fait qu’une opération secrète lancée en 2013 pour équiper des groupes armés « modérés » en missiles antichars à partir de stocks saoudiens avait renforcé le Front al-Nosra et ses alliés militaires. Joshua Landis, spécialiste américain de la Syrie, a estimé en octobre dernier que 60 à 80 % des missiles avaient fini entre les mains du Front al-Nosra en Syrie.

    Ces armes ont été le facteur décisif de la prise de la province d’Idleb en avril 2015 par l’Armée de la conquête, dirigée par le Front al-Nosra, et de la prise de territoires sur la plaine d’al-Ghab, dans la province de Hama, qui forme la principale barrière naturelle entre la zone continentale à population sunnite et la province de Lattaquié, bastion alaouite côtier. Cette percée du Front al-Nosra et de ses alliés, qui menaçait la stabilité du régime d’Assad, a été suffisamment inquiétante pour provoquer l’intervention russe en septembre.

    Néanmoins, étant donné le nouvel équilibre militaire, l’administration Obama reconnaît aujourd’hui que son ancienne stratégie est désormais hors de propos. Celle-ci a été supplantée par une nouvelle stratégie qui est tout aussi opportuniste. L’idée consiste maintenant à tirer parti des intérêts partagés par les Américains et les Russes vis-à-vis de l’État islamique et à déclasser ainsi l’objectif d’un changement de régime forcé en Syrie.

    Un fait significatif de la guerre contre l’État islamique en Syrie a été ignoré par la large couverture médiatique : les États-Unis et la Russie soutiennent les mêmes forces militaires contre l’État islamique en Syrie. Les Kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD), le principal parti du Kurdistan syrien, contrôlent une vaste bande de terre dans le nord de la Syrie, à la frontière turque. Leur force militaire, les Unités de protection du peuple (YPG), constitue la plus importante force de combat au sol contre l’État islamique.

    Mais les YPG combattent également le Front al-Nosra et ses alliés et ne cachent pas leur soutien aux frappes aériennes russes contre ces forces. En outre, le PYD coopère activement avec l’armée syrienne et le Hezbollah dans le nord de la province d’Alep. Le PYD forme à la fois le principal allié syrien des États-Unis contre l’État islamique et une clé stratégique de la stratégie russo-syrienne visant à affaiblir le Front al-Nosra et ses alliés.

    La Turquie, alliée des États-Unis et membre de l’OTAN, est catégoriquement opposée à l’aide américaine apportée au PYD, insistant sur le fait qu’il s’agit d’une organisation terroriste. Toutefois, les États-Unis n’ont jamais été de cet avis et sont déterminés à exploiter la position stratégique du PYD dans la lutte contre l’État islamique. Mais cela implique également un certain degré de coopération entre les Américains et les Russes contre la principale opposition armée au régime d’Assad.

    L’administration Obama ne compte plus sur un équilibre militaire favorable à l’opposition armée à Assad pour justifier des concessions de la part du régime. Il reste encore à voir si le succès militaire contre l’opposition armée sera suffisamment décisif pour se traduire par une résolution du conflit. Pendant ce temps, les pourparlers de paix syriens devraient être à l’arrêt. 

    Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

    par Gareth Porter

    Gareth Porter, journaliste d’investigation indépendant, fut le lauréat 2012 du prix Gellhorn du journalisme. Il est l’auteur du livre Manufactured Crisis: The Untold Story of the Iran Nuclear Scare (« Une crise fabriquée de toutes pièces : les origines secrètes de la hantise d’un Iran nucléaire »), récemment publié.

    Illustration Russie CC0 Public Domain Pas d’attribution requise Sans langue de bois

    Illustration Drapeau USA CC0 Public Domain Pas d’attribution requise Sans langue de bois

    Traduction de l’anglais (original)

    Source URL de l'article

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