• Le système Dassault arrive devant les assises de l'Essonne

    Le système Dassault arrive devant les assises de l'Essonne

    CategoriesLe système Dassault arrive devant les assises de l'Essonne. Un homme de main de Serge Dassault est jugé à partir du 10 mai à Évry (Essonne) pour tentative d’assassinat sur un boxeur qui avait piégé le milliardaire au sujet de la corruption électorale présumée à Corbeil-Essonnes. Le « système » mis en place par l’ancien maire et sénateur LR, convoqué comme témoin, sera au cœur des débats.

    C’est une échéance très embarrassante pour Serge Dassault. Mardi, le fabricant des Rafale, propriétaire du Figaro, sénateur LR et ancien maire de Corbeil-Essonnes, a rendez-vous avec la cour d’assises d’Évry. Le milliardaire est convoqué comme témoin au procès de son ami et principal homme de main, Younès Bounouara. Cet enfant de la cité des Tarterêts est jugé jusqu’au 18 mai pour « tentative d’assassinat ». Le 19 février 2013, il a grièvement blessé par balle Fatah Hou, un boxeur et chef d’entreprise qui venait de piéger Serge Dassault en caméra cachée au sujet des achats de voix présumés lors des élections municipales.
     
    Fatah Hou est persuadé que Bounouara lui a tiré dessus pour « l'empêcher de révéler publiquement » des « preuves compromettantes » contre Dassault et Bounouara. Younès Bounouara est soupçonné d’être le chef du présumé réseau chargé d’accorder des faveurs aux électeurs de Corbeil – ce qu'il dément. L’agent d’influence de Dassault dans les cités assure qu’il était harcelé par sa victime, et nie toute préméditation.
     
    En attendant le procès de l’affaire de corruption électorale, dans laquelle Dassault et Bounouara sont tous deux mis en examen, c’est donc l’aspect le plus sordide de ce système quasi mafieux qui sera au cœur des débats à Évry. À force de déverser des millions d’euros sur les quartiers les plus pauvres de son fief, avec l’aide d’anciens caïds de cités grassement rémunérés, Serge Dassault a créé un engrenage infernal. Jusqu’à ce que le système explose dans le sang, dans un scénario digne d’un roman noir.

    Malgré ce contexte chargé, le parquet avait curieusement refusé de faire citer Serge Dassault au procès. C’est Marie Dosé, l’avocate de Fatah Hou, qui a dû s’en charger. « Je trouve extrêmement regrettable que le parquet laisse à la victime le soin de faire citer des témoins essentiels pour comprendre le passage à l’acte de l’accusé », indique-t-elle à Mediapart.

    Reste à savoir si Serge Dassault va honorer sa convocation. Il laisse, pour l’heure, planer le suspense. Contactés par Mediapart, son porte-parole et son avocat n’ont pas donné suite. « Je n’imagine pas qu’il ne vienne pas. En tant qu'élu de la République, il se doit, plus que n'importe quel citoyen lambda, de respecter l'institution judiciaire », ajoute Me Dosé.
     
    Si la justice ne lui reproche rien dans ce volet de l’affaire, Dassault avait tout de même été placé sous le statut de témoin assisté pendant l’enquête, au vu de plusieurs éléments troublants. Des écoutes suggèrent qu’il aurait, peu avant la tentative d’assassinat, tenté de faire arrêter arbitrairement Fatah Hou au Maroc. Il y a aussi un étrange rendez-vous présumé entre Bounouara et Jean-Pierre Bechter, salarié et successeur de Dassault à la mairie, 48 heures avant que Bounouara tire sur Fatah Hou. Par la suite, Dassault a correspondu à plusieurs reprises avec l'accusé pendant sa cavale.

    « Younès Bounouara avait des liens étroits avec Serge Dassault », notent les juges d’instruction dans leur ordonnance de mise en accusation. La relation qui lie le milliardaire de 90 ans et l’ancien loulou des Tarterêts, âgé de 43 ans, a de quoi surprendre. Entre eux, ce fut pourtant pendant longtemps à la vie à la mort. Serge Dassault a fait savoir que Bounouara est une« relation importante, affective et ancienne », qui « dure depuis vingt ans ». Tandis que l’intéressé, orphelin de père à cinq ans, considère l’avionneur comme un « père de substitution ».

    Cette touchante amitié date du milieu des années 1990. Bounouara n’a que vingt ans. Titulaire d’un BEP d’électricien, celui qu’on surnomme « gros lézard », en raison de son obésité, s’est imposé, grâce à son bagout, comme une figure des Tarterêts. Un temps proche des jeunesses communistes, le jeune homme balance entre militantisme (pour la libération de Mandela, contre la drogue) et mauvaises fréquentations, ce qui lui vaut six mois derrière les barreaux en 1996 pour détention de fausse monnaie.

    Serge Dassault, qui vient de ravir la mairie de Corbeil aux communistes en 1995, recrute Bounouara peu après sa sortie de prison. Le milliardaire veut calmer les jeunes des Tarterêts, à l’époque l’une des cités les plus violentes de France. Mais aussi séduire les électeurs du quartier, qui votent massivement à gauche.

    Voilà Bounouara embauché à la mairie comme éducateur. Vu son influence, Dassault l’encourage ensuite à monter son entreprise, et lui offre sur un plateau le contrat de nettoyage des Tarterêts. Bounouara devient l’agent d’influence numéro un du maire dans les cités, à la fois grand frère, pompier, homme à tout faire et lobbyiste électoral. Lorsqu’il écrit à Dassault, Bounouara se présente parfois comme son « soldat ». « Si quelqu’un l’emmerde, […] je vais voir la personne et je la calme », a-t-il expliqué au téléphone.

    « On a besoin d'intermédiaires lorsque l'on fait de la politique et que l’on est maire », a justifié le milliardaire devant les juges d’instruction. Et qu’importe si Bounouara a gardé, selon plusieurs témoins, un comportement de caïd, du genre à menacer ses opposants ou à « ouvrir les portes d'un gymnase à coups de revolver ». Dix condamnations figurent à son casier judiciaire, pour outrages, rébellion, violence, menaces de mort, ou encore détention d'arme sans autorisation.

    Pour le maire et son agent, les choses se gâtent après les municipales de 2008, remportées sur le fil par Serge Dassault face au communiste Bruno Piriou. Le vaincu parvient à faire annuler l’élection et à rendre Dassault inéligible un an, grâce à des attestations explosives de cinq jeunes des Tarterêts. Parmi eux, il y a Fatah Hou, la future victime de Bounouara.

    Les cinq témoins y expliquent avoir acheté des voix pour le compte du maire, sur les consignes de trois de ses lieutenants recrutés dans les cités, dont Younès Bounouara. L’un des témoins atteste qu’il a été recruté par Bounouara le matin même du second tour pour « convaincre » les abstentionnistes, rémunérés 100 euros en liquide chacun. Coïncidence : Dassault a versé depuis une tirelire cachée au Luxembourg, peu après le scrutin, 600 000 euros sur le compte du beau-père de Bounouara en Algérie, officiellement pour financer un projet humanitaire.

    À l'époque, Bounouara avait démenti avoir acheté des voix, tandis que Dassault avait porté plainte pour faux témoignages. On n’aura jamais le fin mot de l’histoire, puisque les témoins se sont rétractés dans des circonstances troubles, sans qu’on sache s’ils ont menti, s’ils ont cédé à des pressions (certains ont dit aux enquêteurs avoir été menacés ou tabassés), ou si l'on a acheté leur silence.

    Fatah Hou, à l’époque patron de l'entreprise de transport qu'il avait créée, assure en tout cas n’avoir rien touché. Et il dit avoir payé très cher son témoignage : son principal client le quitte, son compte bancaire est fermé sans explication. Sa société finit par faire faillite. Il ouvre alors un restaurant, se consacre à sa passion pour la boxe, et se tient à l’écart des élections.

    « S’il passe, la tête de ma mère, il crève »

    Après un nouveau scrutin annulé, Younès Bounouara fait campagne avec succès en 2010 pour faire réélire Jean-Pierre Bechter, le salarié de Dassault que l’avionneur a choisi pour lui succéder à la mairie. Dans la foulée, l’avionneur verse, via un complexe montage offshore, 2 millions d’euros à Bounouara au Liban. Officiellement, il s’agit d’un don destiné à créer une usine d’eau minérale en Algérie, sans aucun rapport avec le scrutin.

    Mais plusieurs jeunes ont déclaré sur procès-verbal que lors du scrutin de 2010, Younès aurait été le chef du réseau de corruption électorale présumé dans les cités. Il est surtout accusé d’avoir été « trop gourmand » : il aurait « carotté », c’est-à-dire arnaqué, des agents électoraux de terrain, qui n’auraient pas touché le salaire promis. C’est le début d’une série de coups de pression visant Bounouara.

    Coïncidence, parmi les jeunes « militants » qui se disent « carottés », il y a le beau-frère de Fatah Hou, l’un des témoins qui a fait invalider l’élection de Dassault deux ans plus tôt. Le jeune décide de l’aider. Avec René Andrieu, un autre déçu du système, Fatah Hou parvient, en 2012, à piéger en caméra cachée plusieurs proches de Dassault au sujet de la corruption électorale présumée, et même l’avionneur en personne. Cette vidéo est une bombe. Dassault y explique que si Bounouara n’a pas redistribué l’argent comme prévu, « c’est son affaire, moi j’ai tout donné, j’ai réglé Younès ». Et d’ajouter qu’il ne peut plus rien donner car il n’a « plus personne » au Liban et qu’il est « surveillé par la police ».

    Le 5 décembre 2012, Le Canard enchaîné révèle des extraits de la vidéo et le fait que Bounouara a touché 2 millions d’euros au Liban. Le 30 janvier 2013, un second article du Canardexplique qu’un proche des vidéastes est allé témoigner chez les policiers qui enquêtent sur les possibles achats de voix. À la mairie, « tout le monde est en panik » (sic), écrit à l’époque par SMS un agent électoral présumé. Si la vidéo était transmise à la justice ou aux médias, ce serait une catastrophe pour Dassault. Lorsque Mediapart en a publié plus tard des extraits, l’avionneur a d’ailleurs tenté, sans succès, d’en obtenir la censure en justice (il vient d’être condamné à nous verser 4 000 euros de dommages et intérêts pour poursuites abusives).
     
    Mais en ce mois de février 2013, l’incendie est pour l’instant circonscrit au Canard enchaîné. Coïncidence, Serge Dassault et le maire de Corbeil, Jean-Pierre Bechter, élaborent alors un plan pour se débarrasser de trois « emmerdeurs », dont le co-auteur de la vidéo, Fatah Hou.

    Le 14 février 2013, Dassault et Bechter déjeunent avec le numéro 2 de l’ambassade marocaine à Paris. Des écoutes téléphoniques entre le maire de Corbeil et son directeur de la jeunesse, Machiré Gassama (un grand ami de Bounouara), suggèrent que le diplomate aurait été approché pour faire arrêter Fatah Hou lors d’un voyage dans le royaume. « Je sens que quand ils vont arriver au Maroc, ils vont être surpris de l’accueil à la descente de l’avion », se félicite Bechter.« On va se marrer, on va se marrer », lui répond son directeur de la jeunesse.

    Auditionnés par les juges, Serge Dassault et Jean-Pierre Bechter ont nié toute intention malveillante envers l’auteur de la vidéo compromettante. Selon eux, il s’agissait seulement d’organiser une « médiation » avec la famille de Fatah Hou afin qu’il cesse de harceler le milliardaire. On ne saura jamais ce qui aurait dû se passer, car Fatah Hou s’est fait tirer dessus par Younès Bounouara cinq jours après le déjeuner entre Dassault et le diplomate marocain.

    Grâce aux géolocalisations téléphoniques, les policiers ont aussi repéré un épisode troublant le 17 février 2013, deux jours avant la tentative d’assassinat présumée. Ce dimanche, à 17 h 41, Younès Bounouara téléphone à Serge Dassault. Deux heures plus tard, il se rend à Paris en voiture et « borne » tout près du siège du groupe Dassault, sur les Champs-Élysées. Il se rend ensuite à 21 h 09 rue Cognacq-Jay, où est passé deux heures plus tôt un certain Jean-Pierre Bechter. Dans la foulée, les portables de Bounouara et du maire de Corbeil activent à 21 h 30 la même cellule située 12, avenue Marceau. Bref, il semble bien qu’un rendez-vous secret a eu lieu entre les deux hommes.

    Face aux policiers, le maire de Corbeil a nié, assurant qu’il regardait le match de foot du dimanche soir. Sauf qu’il a manifestement menti, car ses relevés téléphoniques montrent qu’il était, pendant toute la durée de la rencontre, en vadrouille dans Paris puis à côté du futur tireur. De son côté,« Serge Dassault contestait avoir donné des instructions en vue de commettre l'assassinat de Fatah Hou, ou même d'avoir laissé entendre que c'était quelque chose de souhaitable », notent les jugent d’instruction.
    Quoi qu’il en soit, l’affaire tourne au drame deux jours plus tard. Le 19 février 2013, alors qu’ils circulent en voiture, Fatah Hou et Younès Bounouara se retrouvent par hasard côte à côte dans une rue de Corbeil. Bounouara accuse le boxeur d’être allé témoigner auprès des policiers et d’être à l’origine des articles du Canard enchaîné qui ont révélé l'existence de la vidéo pirate et des deux millions d'euros que lui a versés Dassault. Le ton monte. Bounouara assure que Fatah Hou l’a menacé, ce que l’intéressé dément.

    Des écoutes téléphoniques montrent que l’incident a mis Bounouara en rage. Il appelle plusieurs amis en leur expliquant qu’il va « crever » ou « canarder » Fatah Hou. L'agent d'influence de Dassault passe chez lui chercher un pistolet 357 Magnum, puis va s’attabler dans le café tenu par son beau-frère. « Ce soir, il faut que tout soit réglé. Je suis en terrasse, j’ai mon truc sous mon aisselle. S’il passe, la tête de ma mère, il crève », lâche-t-il à 12 h 30.

    Dix minutes plus tard, Fatah Hou et René Andrieu, les deux auteurs de la vidéo, passent en voiture et se garent. Ils allaient prendre un café avec deux amis dans un établissement voisin. Un témoin de la scène raconte que Bounouara s’est levé, a pris son arme à deux mains, a visé puis tiré très calmement en direction de la voiture. Deux coups de feu claquent. Une balle traverse le corps de Fatah Hou, que ses amis transportent d’urgence à l’hôpital. Le médecin expert nommé par les juges a indiqué qu’en l’absence d’une prise en charge immédiate, le jeune homme serait décédé. Il a miraculeusement survécu, mais a gardé de graves séquelles physiques, dont des douleurs chroniques et un bras paralysé.

    Bounouara écrivait à Dassault en cavale

    Son sort semble en tout cas beaucoup amuser Dassault. Deux jours après les tirs, le 21 février, alors que la victime est à l’hôpital entre la vie et la mort, le maire de Corbeil, Jean-Pierre Bechter, appelle son directeur de cabinet pour lui raconter la conversation qu’il vient d’avoir avec l’avionneur : « Ce matin, Serge, […] très joueur, il arrive, il prend une mine de circonstance, il me dit : “Jean-Pierre, vous croyez pas qu’il faudrait que je fasse livrer des fleurs à Fatah Hou ?” […] Et d’un seul coup, il part d’un immense rire », raconte Bechter en se marrant.

    Interrogé par les juges d’instruction sur cette conversation, Bechter a fait une réponse pour le moins décomplexée : « J'ai ri, c'est comme cela. À l'heure d'aujourd'hui, il ne nous fait plus chier, c'est pour cela que je vous ai dit qu'il est certain qu'actuellement, ma phraséologie ne serait pas la même. » Auditionné lui aussi comme témoin assisté, Dassault a livré une explication embrouillée pour tenter de minimiser ses propos. « Je n'ai rien contre M. Fatah Hou et je n'aurais jamais rien fait contre lui », a-t-il insisté.
     
    De son côté, Younès Bounouara a réussi à s’enfuir en Algérie. Il finit par se rendre à la justice française en novembre 2013, après avoir accordé une interview au Point pendant sa cavale. Il y affirme qu’il était « harcelé » par Fatah Hou depuis des années, parce qu’il en voulait à son argent. Il aurait craqué et fait feu sans intention de tuer. Il prend surtout soin de dédouaner Dassault, qui était selon lui victime de racket et n’a jamais acheté de voix.

    Pourquoi le tireur s’est-il livré spontanément, alors même qu’il avait vérifié qu’il ne pourrait pas être extradé depuis l’Algérie ? Fatah Hou est persuadé, sans en avoir la preuve, que Bounouara a passé un accord avec son patron. « Il a touché de l'argent de Dassault, a déclaré la victime aux juges. J'aurais des éléments, je vous en aurais fourni. Mais c'est la rumeur qui le dit. […] Même les avocats de Dassault sont partis en Algérie pour le convaincre. […] Ils lui ont demandé de revenir pour blanchir Dassault. C'est ce qu'il a fait. »

    Le milliardaire a reconnu avoir reçu pendant sa cavale plusieurs SMS de Younès Bounouara, qui se présentait comme son « soldat », pour l'informer, le rassurer puis lui indiquer qu'il allait se rendre. Mais l’ancien maire et son homme de main ont formellement démenti avoir passé un accord en vue de la reddition de Bounouara. « S'il revenait et disait la vérité, je serais mis hors de cause car je n'ai jamais été complice de ces faits », a déclaré Dassault aux juges.

    Quoi qu’il en soit, la défense de Bounouara devant la cour d’assises s’annonce difficile. Les écoutes téléphoniques où il déclare vouloir tuer Fatah Hou, ainsi que la description faite par les témoins des tirs, « sont des éléments de nature à caractériser une intention homicide et sa préméditation », écrivent les juges d’instruction dans leur ordonnance.

    L’accusé affirme n’avoir jamais eu l’intention de tuer. S’il s’est montré menaçant au téléphone juste avant de passer à l’acte, ce serait pour ne pas apparaître comme un faible. « C'est vrai, je dis “je tourne et je le cherche mais c'est faux”. Je descends la rue des Tarterêts et je vais à mon café pour mon rendez-vous. J'évite de dire à mes amis la réalité parce que si je leur dis, ce ne seront plus mes amis. Ils me considéreraient comme faible et lâche. »

    Le problème, c’est que Bounouara « a présenté plusieurs versions des faits, variant au fil de ses auditions sur ses intentions et sur le déroulé de la scène de crime », écrivent les juges d’instruction. Et des écoutes téléphoniques attestent qu’il a appelé des proches juste après les faits pour leur dicter la version qu’ils devaient donner à la police.

    L'accusé a d’abord indiqué avoir agi par légitime défense parce qu’un passager de la voiture était armé. Il aurait alors tiré pour faire peur aux occupants du véhicule, sans intention de les toucher. Il expliquait son geste par une instabilité psychologique au moment des faits, liée notamment aux pressions qu’il subissait. Mais plus tard, il a assuré qu’il voulait en fait se suicider en s'avançant armé, pour que les occupants de la voiture lui tirent dessus.

    Bounouara a enfin tenté de démontrer que la victime avait été atteinte par un tir venant de l’intérieur du véhicule, ce que l’expertise balistique a totalement infirmé. Les amis de Fatah Hou démentent avoir été armés, et rien n’est venu étayer cette thèse. L’homme de main de Dassault a d’ailleurs fini par estimer « qu'aucune arme ne devait se trouver dans le véhicule, mais seulement un objet, de type barre de fer, dont il avait entendu parler, qu'il avait pu prendre pour une arme », notent les juges d’instruction.

    Il y a cependant un point sur lequel l'accusé n’a jamais varié, poursuivent les magistrats dans leur ordonnance de mise en accusation. S’il a tiré le 19 février 2013, c’est selon lui parce qu’il était victime, depuis 2008, d’un véritable harcèlement venant d’une bande dirigée par Fatah Hou. Bounouara affirme qu’ils l’ont menacé et ont tenté de le racketter, ainsi que Serge Dassault, qu’ils considéraient comme un « Brink’s vivant ». Et que tout cela n’a rien à voir avec les soupçons de corruption électorale, puisque aucun électeur n’a jamais été acheté.

    Dassault et Bounouara ont déposé des plaintes pour « tentative d'extorsion de fonds »,« chantage » et « menaces » visant notamment Fatah Hou. Le problème, c’est que Bounouara n’a lancé cette procédure que le 30 octobre 2013 depuis sa cavale algérienne, peu avant de se rendre, tandis que Dassault a attendu le début de l’année suivante. Bref, il s'agit d'une contre-offensive lancée bien après la tentative d’homicide présumée et la publication dans Mediapart d’extraits de la vidéo pirate de Serge Dassault.

    Contacté par Mediapart, l’avocat de Bounouara, David-Olivier Kaminski, n’a pas souhaité s’exprimer. Mais il nous avait déclaré l’an dernier que les juges d’instruction n’ont pas suffisamment pris en compte cet aspect de l’affaire, en refusant notamment de verser au dossier les plaintes de Dassault et Bounouara visant Fatah Hou. « Des éléments à décharge ont été, sciemment ou non, totalement occultés, accusait-il. Au final, on se demande si cette affaire a été instruite pour connaître la vérité ou pour servir certains intérêts qui de toute évidence échappent à l’institution judiciaire. »

    Fatah Hou dément avoir menacé Bounouara. Son avocate s’est déjà indignée que l’accusé tente de « renverser la situation en se faisant passer pour la victime ». « Tant qu’on est sur ce registre de défense, qui démontre une absence totale de prise de conscience de l’accusé, Fatah Hou, dont la vie a été brisée, a raison de continuer d’avoir peur de Younès Bounouara », indique MeDosé.
     
    Younès Bounouara est en tout cas déterminé à se battre. Pour convaincre les jurés, son avocat a fait citer pas moins de vingt-deux témoins, dont plusieurs membres de sa famille, des amis, d’anciens collègues, des anciens élus et des militants associatifs.

    Parmi les témoins de Bounouara, on retrouve aussi plusieurs piliers du système Dassault. Certains sont même mis en examen pour « complicité d’achat de votes » dans l’information judiciaire pour corruption électorale toujours en cours à Paris : le maire de Corbeil Jean-Pierre Bechter, son directeur de la jeunesse Machiré Gassama, ou encore l’ex-directeur de cabinet de Dassault à la mairie, Jacques Lebigre, surnommé « le porteur de valises ».

    Bounouara a aussi fait citer son ami Hamza Bouguerra, un militant associatif qui n’a pas été inquiété par la justice, mais qui est accusé par plusieurs témoins d’avoir participé au système. Or, il se trouve que dans une vidéo pirate transmise à la justice dans une autre procédure, Bouguerra reconnaît que des jeunes ont été « carottés » suite aux élections de 2010, ajoutant que Bounouara et Gassama auraient gardé l’argent de Dassault pour eux, en ne redistribuant que des « clopinettes ». Lorsque son interlocuteur lui propose d’aller dire la « vérité » aux « keufs », Bouguerra lui fait la réponse suivante : « Ça va pas non, j’suis pas fou. Quoi, il faut qu’on finisse tous en taule ? » L’intéressé livrera-t-il la même version sous serment à la barre ? Il semble en tout cas tout à fait à même d’éclairer les jurés sur le contexte de cette affaire.

    par Yann Philippin

    Illustration CC/flickr termes juridiques simples  Sans langue de bois

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