• Merci, patrons

    L'Argent Surabondance, 500 Euros, Euro, Pile, Argent

    CategoriesMerci, patrons. La dérive continue depuis les années 1990, les rémunérations des grands patrons se sont envolées sous l'effet des techniques de gouvernance d'entreprise visant à resserrer les liens entre actionnaires et dirigeants. Les tentatives pour maîtriser cette flambée économiquement injustifiée et socialement inacceptable ont échoué jusqu'ici. 

    Les salaires des grands dirigeants repartent à la hausse après une période de relative modération. Au point que certains actionnaires expriment leur colère, par exemple en émettant un avis négatif sur les émoluments du patron de Renault.

    C’est une petite révolution de velours qui s’est déroulé vendredi, lors de l’AG de Renault. Le salaire de son tout-puissant PDG, Carlos Ghosn, a été rejeté à la majorité lors du vote des actionnaires. Une première en France, qui illustre l’exaspération naissante de ces derniers face à l’absence de transparence des conseils d’administration des grands groupes cotés, au manque d’information sur les supposées performances qui justifieraient ces augmentations. «C’est un débat qui monte de plus en plus», observe Grégoire Cousté, délégué général du Forum pour l’investissement responsable. Témoin, le Fonds souverain norvégien le plus important au monde, a décidé de peser sur le salaire des principaux patrons dans les prochains mois.

    Des rémunérations en hausse

    Différentes études le montrent : malgré les déclarations d’intention, l’exercice du pouvoir par la gauche n’a pas effrayé les grands patrons. La relative modération salariale dont ils ont fait preuve au début du mandat de François Hollande, à l’époque où il évoquait la possibilité d’une tranche d’imposition à 75 %, a vite été oubliée. D’après le cabinet de conseil aux actionnaires Proxinvest, la rémunération moyenne des principaux dirigeants du CAC 40 a augmenté de 6 % en 2014. Après deux années de baisse, elle est ainsi revenue à plus de 4,2 millions d’euros sur douze mois. Cette mesure, faite tous les ans par le cabinet, offre une bonne photographie des émoluments réels des décideurs du capitalisme français. Elle cumule non seulement le salaire fixe et le salaire variable, mais aussi les attributions d’actions, de stock-options et autres compléments, dont le paiement est différé dans le temps.

    Dans le même genre, une enquête du journal la Tribune et du médiaFacta arrive au chiffre de 4,2 millions d’euros pour 2015. Mais, d’après son propre décompte, l’augmentation des rémunérations des patrons des 40 plus grosses sociétés françaises a atteint 11 % sur un an ! Cette tendance haussière est confirmée par les Echos. Dans un article récent, ne compilant que le salaire fixe et le salaire variable, le quotidien observe que les patrons du CAC 40 se sont partagé 93,6 millions en 2015, contre 90 millions en 2014. Soit une augmentation de 4 %, alors que les bénéfices des entreprises qu’ils dirigent ont globalement baissé de 4 milliards…

    Le cas de la première fortune de France, Bernard Arnault, est emblématique. En plus d’un salaire variable de 2,2 millions d’euros, qui n’a pas bougé depuis 2008, le PDG de LVMH a touché un fixe de 1,15 million en 2015, en augmentation de 7 % par rapport à 2014. Pourquoi ? Le fleuron du luxe français ne donne aucune justification dans son rapport annuel. Les résultats financiers, qui restent très bons, ne peuvent l’expliquer. La marge opérationnelle du groupe (qui mesure sa rentabilité) n’a pas bougé, tandis que le profit net a diminué de moitié.

    L’explosion des actions gratuites

    Les grands patrons ne sont pas idiots. Pour éviter les polémiques ternissant leur image, la plupart se tiennent désormais à deux règles. Premier commandement : ne pas augmenter le salaire fixe. Il y en a qui font du zèle, comme Maurice Lévy. Le PDG de Publicis, communicant de métier, ne se verse plus de salaire fixe depuis 2012, se contentant d’un variable indexé sur la performance de l’entreprise et censé être parfaitement légitime. Manquant de perspicacité, il avait vu un peu gros en la matière et touché cette année-là un bonus de 16 millions d’euros qui avait défrayé la chronique.

    D’où le second commandement : limiter le variable à un pourcentage du fixe, même si cette part dépasse bien souvent 100 %. Cela évite de voir sa rémunération de base s’envoler d’une année sur l’autre et de s’attirer les gros titres de la presse. Calculé en fonction de critères financiers rarement hors de portée et parfois opaques, le salaire variable atteint très souvent son plafond. C’est pour cette raison que Bernard Arnault reçoit invariablement la somme de 2,2 millions d’euros depuis 2008.

    Mais alors, comment les dirigeants d’entreprise ont-ils pu se faire augmenter par leurs conseils d’administration ? Il faut faire sans les décriées stock-options (ou options d’achat d’actions), dont la taxation a été relevée ces dernières années au fil des scandales. D’après Proxinvest, elles ne représentaient plus que 4 % de la rémunération des patrons du CAC 40 en 2014, contre 51 % en 2006. A la place, le monde des affaires s’est reporté sur la distribution d’actions gratuites dites «de performance», plus attractives pour les bénéficiaires d’un point de vue fiscal. Elles composaient 29 % des émoluments des dirigeants en 2014 selon le cabinet de conseil, qui milite contre leur accroissement. «Nous estimons que les dirigeants sont déjà très bien payés avec la part fixe et les bonus annuels, explique Loïc Dessaint, le directeur général de Proxinvest. Ces rémunérations de long terme, sous forme d’actions gratuites, doivent vraiment récompenser une surperformance et ne pas être attribuées tout le temps.» Bernard Arnault a été récompensé l’an dernier à la hauteur de 6,1 millions d’euros d’actions gratuites, contre 2,9 millions en 2014. A la tête de L’Oréal, le géant de la beauté et de la cosmétique, Jean-Paul Agon en a reçu pour l’équivalent de 5,2 millions d’euros, contre 4,2 millions en 2014.

    La réglementation ne risque pas d’inverser le mouvement dans les mois à venir. La célèbre loi Macron a réduit la période obligatoire d’acquisition et de conservation des actions gratuites. En outre, elle a allégé leur taxation en les faisant notamment passer du régime des traitements et salaires à celui des plus-values mobilières. La tentation d’en distribuer à tour de bras est d’autant plus grande, et les conseils d’administration ne s’en privent déjà pas.

    Le «say on pay»

    Le débat sur les rémunérations des patrons a connu une médiatisation supplémentaire suite à la mise en place, en 2014, du say on pay. Avant, les actionnaires, petits ou gros, pouvaient râler ou pisser dans un violon, c’était pareil. Depuis, ils sont obligatoirement consultés sur les émoluments des grands patrons de sociétés cotées en Bourse. Ce vote ne concerne que les revenus de l’année précédente et n’a aucun caractère contraignant en France. Mais en cas de rejet, il fait tache.

    C’est ce qui s’est passé vendredi lors de l’assemblée générale de Renault, avec un vote négatif à 54 %. Certes, le conseil d’administration de Renault a vite confirmé, après le vote, la rémunération de son PDG. Mais la loi l’oblige, dans ce cas, à formuler rapidement des propositions ; une façon de dire «on vous a entendu». Quelles seront ces propositions ? Il est peu probable que le salaire de Ghosn soit radicalement revu à la baisse pour les années à venir. «Renault va devoir prendre des mesures, sinon les actionnaires vont l’attendre au tournant», estime cependant Philippe Desfossés, directeur de l’Erafp. Le fonds de pension public français, signataire de la charte ISR (investissement socialement responsable) a voté contre la rémunération de Carlos Ghosn. Comme il le fait systématiquement à chaque assemblée générale où les revenus dépassent les 100 Smic. Un ratio très bas (la moyenne des salaires des dirigeants du CAC 40 se situe autour de 240 Smic), qui exclut la quasi totalité des grands patrons et isole le fonds au milieu des autres actionnaires. Philippe Desfossés remarque malgré tout un changement d’attitude chez les investisseurs institutionnels : «Il y a quelques années encore, ils ne donnaient aucune orientation de vote à leurs gestionnaires.» Une évolution qui a tardé, regrette-t-il : «Si on compare le cours boursier de certaines entreprises entre 2000 et aujourd’hui, la création de valeur n’est pas toujours au rendez-vous. Certains cours ont même évolué à la baisse. En revanche, si on regarde l’évolution de la rémunération du management de ces mêmes entreprises, il y a un certain découplage et pour certaines entreprises c’est un euphémisme.»

    Selon lui, le say on pay à la française est trop limité : «Cela aurait du sens de le rendre plus contraignant, comme en Angleterre où les actionnaires définissent une politique de rémunération sur trois ans, avec des objectifs clairs pour les dirigeants.» Une directive européenne, en cours d’élaboration, pourrait rendre le say on pay contraignant en 2018. 

    Mais déjà, cette contestation des actionnaires commence à perler dans les AG françaises. Les votes ont habituellement des airs d’élections soviétiques, avec des résultats positifs qui dépassent les 90 %. «En dessous de 80 %, on doit considérer qu’il y a une contestation des actionnaires», explique Philippe Desfossés. Lors du say on pay chez Renault en 2014, l’approbation n’était que de 64 %. Et de 58 % l’année suivante. Il avait recueilli la deuxième plus forte opposition, derrière les 53 % d’approbation chez Danone pour les revenus de Franck Riboud. Le 27 avril, lors du say on pay chez PSA, le salaire de Carlos Tavares avait obtenu «seulement» 76 % de votes favorables. Un résultat très moyen, passé quasi inaperçu et qui faisait suite à l’annonce du doublement de ses revenus.

    Cinq patrons français aux rémunérations exorbitantes 

    Alexandre de Junias, Air France-KLM

    Intraitable avec ses pilotes, le patron sur le départ s’est bien traité en s’augmentant de 65 % en 2015. Sa rémunération est passée de 645 000 euros en 2014 à 1,062 million d’euros l’an dernier. Explication : la part variable du salaire a flambé à 462 000 euros grâce au retour aux profits de la compagnie. Les personnels d’Air France qui ont payé ce redressement au prix fort (5 500 suppressions de postes) l’ont évidemment mauvaise.

    Alexandre Bompard, Fnac

    Avec sa capitalisation de 850 millions d’euros, l’enseigne de distribution ne figure pas au CAC 40. Mais son patron, Inspecteur des finances reconverti dans le business, est payé comme s’il jouait dans la cour des grands. En 2015, Bompard a touché 11,5 millions d’euros, dont 9,7 millions d’«équivalent en actions gratuites» payées en cash et corrélées à la performance boursière. Une somme colossale et totalement disproportionnée pour une boîte dont le résultat net s’élevait l’an dernier à 48 petits millions.

    Carlos Ghosn, Renault Nissan

    Ce n’est pas juste le revenu du PDG de Renault qui pose problème : 7,2 millions d’euros en 2015, actions de performance comprises. C’est la somme de cette rémunération avec celle de Nissan qui fait grincer et a abouti à un vote négatif, vendredi, lors de l’assemblée générale des actionnaires. Ghosn a reçu au total 15 millions d’euros. Soit quatre fois plus que la moyenne du CAC 40. Même Pierre Gattaz est «gêné».

    Olivier Brandicourt, Sanofi

    C’est le patron le mieux payé de France : pour 2015, le PDG de Sanofi devrait percevoir la somme hallucinante de 16,7 millions d’euros. Le «golden hello» qui avait fait polémique à son arrivée n’était qu’un apéritif : à ses 2,39 millions de salaire annuel et aux 2 millions de prime de bienvenue devraient s’ajouter 12,3 millions en actions de performance, encaissables dès 2018. Brandicourt est bien parti pour toucher ce jackpot tous les ans. Et s’il s’avérait moins «performant» que prévu, il pourra toujours compter sur un beau geste : son prédécesseur Chris Viehbacher est parti avec un «golden parachute» de 4 millions.

    Carlos Tavares, PSA

    Doubler son salaire à 5,24 millions d’euros en 2015, alors que 8 000 suppressions de postes sont en cours chez PSA ? Tavares ne voit pas où est le problème. Sous le feu des critiques, il a répondu début avril que sa rémunération était «tout à fait normale compte tenu de [ses] responsabilités». Et puis sur un marché comparable au mercato des stars du foot, Tavares se voit comme un petit joueur : «Ce qui a choqué représente à peu près un tiers ou au maximum la moitié du salaire de mes pairs.» Ou comment tacler son ancien boss de Renault pour mieux garder ses millions… Classe.

    par Richard Poirot et Jérôme Lefilliâtre

    Illustration CC0 Public Domain Pas d’attribution requise Sans langue de bois

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