• Merkel n’a pas provoqué la vague migratoire de 2015

    CategoriesMerkel n’a pas provoqué la vague migratoire de 2015. En se montrant “généreuse” avec des milliers de réfugiés bloqués à la frontière austro-hongroise en septembre 2015, Angela Merkel a-t-elle vraiment provoqué le “raz-de-marée” de l’hiver dernier sur l’Europe ? De nouvelles statistiques et analyses montrent clairement que si la chancelière a commis des erreurs, ses décisions n’ont ni déclenché ni amplifié la vague migratoire de 2015.

    Berlin, correspondance.-  Pendant la dernière campagne électorale pour le parlement berlinois, Georg Pazderski, ancien haut gradé de l’armée allemande et patron actuel de la section locale du nouveau parti xénophobe Alternative für Deutschland, a clairement exprimé l’un des concepts politiques en vogue dans les milieux des droites populistes et extrêmes, celui de la « réalité ressentie » : « On ne peut se contenter des seules statistiques, il faut tenir compte de ce que le citoyen ressent. “Perception is reality.” Cela veut dire que ce que l’on ressent, c’est aussi la réalité », expliquait ainsi M. Pazderski en répondant à une question sur le sens de la politique hautement xénophobe de son parti dans les territoires de l’Est. Alors que les étrangers (réfugiés compris) représentent  moins de 2 % de la population.

    Aujourd’hui, la loupe déformante de la réalité « ressentie », ou « imposée », est l’outil préféré d’un Donald Trump, qui refuse tout contrôle des faits pendant les débats télévisés de la campagne électorale américaine. Ce fut aussi celui des champions britanniques du Brexit, qui ont cyniquement avoué, au lendemain de leur victoire, avoir travesti la réalité pour gagner. On retrouve enfin la méthode en France, chez un Nicolas Sarkozy et une Marine Le Pen, qui, entre autres, présentent le regroupement familial comme un élément déclencheur central de tous les problèmes d’immigration et d’intégration de ces dernières années. Alors même que seulement 12 000 personnes sont arrivées en France à ce titre l’année dernière.   

    Parmi les grandes scènes de « réalité ressentie » produites en Europe ces derniers mois, l’image d’Angela Merkel en « madone des réfugiés », accueillant à coups de selfiesbienveillants des centaines de milliers de réfugiés d’origine arabe et de religion musulmane, figure en bonne place. Le tout se construit à partir de la fameuse décision prise dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 septembre 2015 par Merkel et le chancelier autrichien Werner Faymann, de laisser passer plusieurs milliers de réfugiés bloqués en Hongrie. Ce week-end-là, près de 20 000 personnes arrivent en Bavière sous les applaudissements des Allemands. Durant quelques jours, le geste humanitaire des deux dirigeants est salué par le monde entier. En vérité, il dérange de nombreux pays, comme la France ou les pays d’Europe de l’Est, qui n’ont aucune envie de partager le fardeau.  

    Dès lors, et de plus en plus, le discours de tous ceux qui critiquent Merkel, du Bavarois Horst Seehofer à Viktor Orban en passant par Manuel Valls, présente comme une évidence le fait que la chancelière serait responsable de la gigantesque migration de plus d’un million de personnes qui s’opère vers le nord de l’Europe à l’automne 2015. Naïveté et générosité d’une fille de pasteur, culpabilité par rapport au nazisme ou encore besoin de main d’œuvre, quelle que soit la raison évoquée, on considère que Merkel a choisi unilatéralement de faire sauter le système d’asile européen et a créé un appel d’air qui débouche sur une situation incontrôlable : « La position de la France n’a jamais été de dire “venez tous” », insiste Manuel Valls au début du mois de février 2016, alors que la France vient de s’engager de mauvais gré à recueillir 30 000 réfugiés.

    Plus récemment, c’est l’ancien conseiller de Sarkozy, Henri Guaino, qui décrète l’irresponsabilité de la chancelière allemande : « La morale de la bonne conscience, celle qui nourrit le contentement de soi, est une catastrophe en politique. Dans sa gestion de l'afflux des réfugiés, Angela Merkel a malheureusement privilégié, au risque de l’aveuglement, la morale de la bonne conscience, tellement confortable, sur le cas de conscience, si angoissant mais inhérent à la dimension tragique de la politique », explique-t-il doctement dans Marianne.

    Or, la réalité est tout autre. 

    C'est ainsi ce que prouvent les données récemment récoltées et publiées par l’Agence fédérale pour les migrations et les réfugiés (BAMF), l’administration allemande qui gère l’enregistrement des réfugiés et des demandes d’asile en Allemagne. Comme le montre notre courbe qui présente le nombre de demandeurs d’asile enregistrés à leur arrivée en Allemagne, on note que, le 5 septembre, la dynamique migratoire vers l’Allemagne est en fait déjà largement enclenchée avec une progression en forte augmentation sur les mois de juin, juillet, août et septembre 2015.

    Cette progression culmine en novembre 2015, avant de nettement refluer jusqu’en mars 2016, un mois qui voit la fermeture de la route des Balkans et la signature de l’accord UE-Turquie. Au-delà, les arrivées se stabilisent au niveau d’avant la crise. Fin septembre 2016, le ministre fédéral de l’intérieur Thomas de Maizière a d’ailleurs annoncé que le nombre de demandeurs d’asile arrivés en Allemagne sur les 9 premiers mois de l’année s’élevait à 213 000, contre 578 000 sur la même période en 2015. Et que le nombre d’arrivants en 2015 était de 890 000 et non de 1,1 million.

    « Pour 2015, même si le record mensuel est établi en novembre avec plus de 200 000 arrivées, on note que le gros de la vague touche la période d’avant la décision de Merkel. En effet, une grosse partie des réfugiés qui arrivent en septembre et même en octobre sont partis bien avant la décision de Merkel et Faymann d’ouvrir les frontières début septembre », analyse Karl Kopp, expert de Pro Asyl, la principale ONG allemande sur les problématiques de l’asile. Dans un article récent intitulé « Merkel n’est vraiment pas responsable », les journalistes de Die Zeit sont même allés enquêter auprès de Google pour savoir avec quelle fréquence les critères de recherche « Asile en Allemagne » et « Immigration en Allemagne », exprimés bien sûr en langue arabe, ont été demandés sur le moteur de recherche. Or le pic de demandes pour les deux expressions est atteint le 15 août 2015, soit 20 jours avant le 5 septembre.

    L'« image accueillante » en question

    Cette analyse et ces données sont confirmées par d’autres chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui a enregistré les progressions mensuelles des arrivées de migrants en Grèce en 2015. En effet, pour évaluer à sa juste mesure une dynamique migratoire, les statisticiens ne se contentent pas d’enregistrer le nombre absolu d’arrivées de migrants dans un pays. Ils étudient également l’évolution du flux migratoire d’un mois sur l’autre.

    Ainsi, de mai à juin 2015, l’augmentation des arrivées en Grèce est de 74 %, puis de 75 % de juin à juillet et enfin de 97 % de juillet à août 2015. Puis, à partir de septembre, cette progression se ralentit nettement avec seulement 36 % de plus en septembre par rapport à août, 43 % en octobre et même 28 % en novembre. Mises ensemble, ces deux séries statistiques montrent donc clairement deux choses. D’une part que la décision de Merkel et Faymann n’est pas responsable d’une vague migratoire qui a commencé nettement avant. Et d’autre part, que c’est après cette décision, et en dépit des apparences, que l’on commence à observer le reflux de la vague.

    « Il est évident pour tous les spécialistes des migrations que ce n’est pas Merkel qui a produit cette vague migratoire, et ce, même s'il est probable que quelques réfugiés ont été influencés par l’image accueillante de la chancelière », affirme Anne Koch, experte des phénomènes migratoires à l’Institut allemand sur les affaires internationales et la sécurité (SWP). Elle estime aussi que la focalisation et la dramatisation de la situation à partir de septembre est en partie à mettre sur le compte d’une classe politique qui rentre de vacances et tente de se « rattraper ». 

    Pour Karl Kopp, qui peste contre l’évolution actuelle de la politique de la chancelière, c’est-à-dire le passage d’une « culture de la bienvenue » à une « culture du renvoi », il faut tout de même rendre à César ce qui est à César : « Ce qu’elle a fait avec Faymann est un geste humanitaire formidable auquel il faut rendre hommage. À l’époque, les pays des Balkans commencent à discuter la fermeture des frontières. Certains bloquent la progression des réfugiés pendant que d’autres les font transiter le plus vite possible vers le pays voisin. » « Bloquer les frontières autrichiennes et allemandes à ce moment-là aurait déclenché une catastrophe humanitaire », estime-t-il.

    Comme le soulignent les journalistes de Die Zeit, la vague de l’été et de l’automne 2015 est avant tout une conséquence de la dégradation de la situation dans les pays d’origine des migrants. Durant les six premiers mois de 2015, les troupes d’Assad sont en difficulté et réagissent en intensifiant massivement les bombardements. Parallèlement, l’aide financière promise se fait attendre et le Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés manque de plus en plus de moyens pour acheminer l’aide alimentaire et sanitaire dans les camps de réfugiés au Liban et en Turquie.

    Enfin, toujours au début 2015, les talibans renforcent leurs attaques et attentats dans plusieurs provinces. Partout, la situation sécuritaire et sanitaire se dégrade et des milliers de Syriens, d’Irakiens et d’Afghans se mettent en route, dès le début de l’été. Sans que les responsables européens se préparent vraiment à ce qui va arriver à la rentrée. Mais à ce moment encore, on préfère ne pas voir.

    « Si je pouvais, je remonterais le temps de plusieurs années en arrière afin de pouvoir, avec le gouvernement et les autres décideurs, mieux nous préparer à la situation qui nous a pris un peu de court à la fin de l'été 2015, lorsque des dizaines de milliers de réfugiés ont afflué en Allemagne », déclarait Angela Merkel en septembre 2016, après une nouvelle défaite de son parti dans des élections régionales. Bien que la chancelière continue à défendre sa décision du 4/5 septembre, la phrase constituait le premier mea culpa de la chancelière allemande sur sa politique.

    « Cette phrase est valable pour tous les pays européens, et en premier lieu pour l’Allemagne », souligne M. Kopp : « Il est symptomatique de voir que le pays le plus riche d’Europe et le plus tatillon en matière administrative a été incapable pendant un moment de gérer le flux de réfugiés et d’enregistrer les arrivées. Cela montre une chose : l’Allemagne n’a rien investi dans les structures d’encadrement et de gestion de l’immigration. Elle n’est pas la seule en Europe. »

    Et de conclure : « Les gouvernements allemands ont préféré laisser le sale travail à Frontex et aux pays situés à la frontière de l’UE comme la Grèce et l’Italie. Pendant ce temps, rien n’a été fait pour réformer Schengen et le système européen. Merkel, mise sous pression par ses alliés et son camp, a commis la faute de croire trop longtemps que ses alliés européens viendraient à son aide, et d’autre part de bricoler un sale accord avec la Turquie qui marque le début de la fin de la “chancelière des réfugiés”. »

    par THOMAS SCHNEE

    Illustration CC/flickr termes juridiques simples  Sans langue de bois

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