• « On bloque tout ! », force des sans-pouvoir

    « On bloque tout ! », force des sans-pouvoir

    Categories« On bloque tout ! », force des sans-pouvoir. Depuis l'invention de la grève générale en 1842, le blocage des approvisionnements énergétiques s'est maintes fois révélé une force des faibles, une arme du mouvement social et une fête émancipatrice rappelle Mediapart...

    Angleterre, été 1842. Devant le refus des capitalistes d’augmenter les salaires alors que le coût de la vie s'envole, de réduire la durée du travail, et devant le refus du gouvernement de donner suite à une pétition de 15.000 signataires en faveur du suffrage universel, un immense mouvement social naît en mai de cette année-là : la première grève générale du monde. « Bloquer … c’est inacceptable », s’indignent le premier ministre, les patrons et la presse des privilégiés.

    France, mai 2016. Sourd à une pétition de plus d’un million de signataires, aux syndicats et au parlement qu’il balaye d’un coup de 49-3, autiste à la colère d’une jeunesse qui se remet « debout », Manuel Valls déclare que « bloquer … c’est inacceptable et on ne peut pas bloquer un pays… s’en prendre ainsi aux intérêts économiques de la France ». Il oublie que sans la grève, le sabotage et le blocage, et les luttes sociales depuis le XIXe siècle nous en serions encore aujourd’hui au monde de Dickens et Zola, du travail des enfants et du suffrage censitaire.

    Quel était en effet le mode d’action des inventeurs de la grève générale en 1842 (et de bien d’autres depuis, en 1905, 1936, 1947 ou 1968)? Aller de mines en mines pour y casser les machines à vapeurs ou en voler les rondelles fusibles (« plug ») de sécurité. D’où l’appellation de « Plug Riots », les « émeutes des rondelles », donnée à cette mobilisation phare du mouvement chartiste. Comme le note un journal de l’époque, les mineurs avaient compris « le pouvoir qui était entre leurs mains de stopper tous les moulins, les usines et les trains ». En bloquant l’extraction et le transport de charbon pendant plusieurs semaines les travailleurs réussissent en effet à mettre à l’arrêt même les usines qui ne sont pas en grève, avant d’être suivis peu après par une grande grève des ouvriers textiles. Certains affirment : « mieux vaut mourir face à l’armée que de mourir… sous la machine du capitaliste » (1).

    Cette Loi travail que le gouvernement et le MEDEF prétendent imposer à coup de 49-3 et de répression du mouvement social, n’est-elle pas précisément un retour au capitalisme sauvage du XIXe siècle ? Celui que des socialistes authentiques combattirent par le passé. Celui qui fut rendu en France moins invivable au XXe siècle : retraite, médecine du travail (affaiblie par le projet de Loi actuel), interdiction du travail des enfants (la première version de la Loi rétablissait des journées de 10h pour les apprentis mineurs !), démocratie sociale insérant les citoyens (via le parlement et le code du travail, que le socialisme patronal détricote à présent) et les syndicats dans la décision (via la primauté des accords de branche que l’article 2 du projet supprime, livrant les salariés au chantage patronal à l’emploi même quand l’entreprise dégage de juteux bénéfices !).

    Cette régulation relative du capitalisme qui s’institutionnalise en Europe au milieu du XXe siècle n’aurait pu advenir sans le pouvoir de blocage énergétique des travailleurs comme l’a démontré l’historien Timothy Mitchell dans Carbon Democracy (2). Mais après 1945, la « pétrolisation » de l’Europe, d’ailleurs encouragée par le Plan Marshall, réduit le rapport de force des travailleurs (le pétrole vient du Moyen-Orient néo-colonial) et instaure une démocratie consumériste (des blocages, plus difficiles, restent possibles comme en 1968 et 2010). Selon Tim Mitchell, pétrolisée, la qualité de la démocratie change et cela prépare progressivement le terrain aux régressions néolibérales à partir des années 1970 : défiscalisation des riches, chômage, précarité, hausse de la part de la plus-value allant à la rémunération du capital au détriment du travail.

    Bloquer serait aujourd’hui illégitime ? Alors que des millions de travailleurs pauvres sont en galère, sous le chantage du chômage de masse, et que le poids du patrimoine privé par rapport à la richesse nationale après avoir diminué après 1945, est maintenant revenu en France au niveau du temps de de Zola (3) ?

    Non !

    Jour debout et nuit debout, la grève, le blocage des sites de production et l’occupation des places sont la dernière arme des victimes d’un système économique injuste, d’un capitalisme ré-ensauvagé ; la contre-offensive des sans-voix d’un système politique à bout de légitimité (inégalités croissantes, démocratie représentative qui ne représente pas le pays réel, parlement godillot, état d’urgence permanent).

    Bloquer, sera peut-être aussi un déclencheur de nouveaux liens. Dimanche dernier, la convergence des Zadistes et les étudiants allant soutenir à vélo le blocage syndical de la raffinerie de Donges (44) ; aujourd’hui les rencontres inattendue entre voisins qui ne se parlaient pas avec le boom du covoiturage… Quels nouveaux surgissements demain ?

    Le blocage rend sensible à chacun.e d’entre nous les flux (énergétiques, financiers…) qui trament nos vies. Qu’est-ce qui est bloqué ? Manuel Valls et Emmanuel Macron nous le disent sans ambages : ce qu’ils veulent débloquer c’est une France-entreprise en guerre économique et sociale permanente pour satisfaire les intérêts gourmands de flexibilité et de paradis fiscaux. Ce qui vacillent aussi, ce sont aussi des flux d’énergies et des infrastructures technico-industrielles (le pétrole, les centrales nucléaires) qui structurent nos vies quotidiennes sans pourtant faire l’objet de réels choix collectifs alors qu’ils menacent l’habitabilité de notre Terre sans pour autant avoir réalisé dans nos pays riche leur vieille promesse de bonheur par l’abondance matérielle, à laquelle plus personne ne croit. EDF s’indigne et le PDG de Total menace de fermer ses raffineries en France ? Mais syndicalistes et deboutistes imaginent déjà ensemble une société post-pétrole et post-nucléaire, partageant le travail, le pouvoir et les richesses !

    Pour Patrick Le Hyaric dans l'Humanité Dimanche changer de régime ! "Le moment actuel pourrait permettre d’éclairer de façon plus concrète et accessible la nécessité de déchirer le bâillon institutionnel et de reconquérir la souveraineté populaire."

    Que le président de la République puisse froidement déclarer, il y a quelques jours, qu’il « ne cédera pas » sur la loi de précarisation du travail prouve une nouvelle fois la perversité de notre régime de monarchie présidentielle. L’immense majorité de nos concitoyens est opposée à ce projet et le fait savoir. Il n’y a pas de majorité à l’Assemblée nationale pour le voter. Une partie du groupe socialiste est contre. Une autre se tait par discipline. Quant au président, ni dans la « primaire » ni dans sa campagne électorale il n’a défendu cette thèse. Devenu président, il se donne les mains libres et impose ses choix. Il fait le contraire de ce à quoi il s’était engagé devant les électeurs et impose ce qu’il s’était bien gardé de leur dire !

    On pourra disserter ensuite longuement sur la désaffection des citoyens à l’égard de pratiques politiques et d’institutions dont ils ont bien du mal à saisir en quoi elles leur sont utiles. Et, la droite promet, elle, de gouverner par ordonnances pour imposer en cent jours une cure ultralibérale copiée sur Mme Thatcher. Que dans ces conditions nos concitoyens continuent à être attachés à l’élection directe du président de la République signifie sans doute qu’ils ne font pas encore suffisamment le lien entre ce qui leur arrive et le pouvoir absolu conféré à l’exécutif.

    Pouvoir sans partage, puisque depuis l’inversion du calendrier électoral, ils sont invités à élire des députés susceptibles de donner une majorité au président qu’ils viennent de choisir. La boucle est ainsi bouclée avec des parlementaires dont le sort dépend de l’hôte de l’Élysée, et bien incapables de contrôler le pouvoir exécutif et de rendre des comptes aux femmes et aux hommes qui les ont élus. Ce tonitruant « Je ne céderai pas » tourne le dos à toute l’histoire de la gauche. Il ne satisfait que le manitou du grand patronat et l’ingénieux concepteur d’une fraude fiscale d’État, le président de la Commission européenne M. Juncker. « La réforme du droit du travail, voulue et imposée par le gouvernement Valls, est le minimum de ce qu’il faut faire », a-t-il asséné.

    Le moment actuel pourrait permettre d’éclairer de façon plus concrète et accessible la nécessité de déchirer le bâillon institutionnel et de reconquérir la souveraineté populaire. Aujourd’hui, les citoyens ont le sentiment de n’exister qu’au moment de l’élection présidentielle. Ils sont déclarés hors jeu dans l’intervalle. Mais ils constatent aussi qu’ils sont plutôt invités à écarter tel ou tel candidat qu’à choisir un projet politique et l’homme ou la femme susceptible de l’incarner et d’en impulser la mise en œuvre. Dans ces conditions, on comprend leur peu d’empressement à voir rejouer en 2017, avec les mêmes acteurs, le film de 2012 alors que le scénario qui leur avait été promis a été profondément bouleversé en cours de route sans qu’ils puissent intervenir. Leur demande de respect des engagements pris ne devient qu’un cri perdu qui se fracasse sur le mur froid du pouvoir exécutif. Dans un système parlementaire combiné à de nouvelles pratiques démocratiques, il n’y aurait vraisemblablement pas eu de loi travail.

    Nos institutions à bout de souffle pervertissent le concept même de démocratie. Il devient urgent de remettre tout cela d’aplomb, c’est-à-dire avoir comme point de départ et d’arrivée les citoyens eux-mêmes, grâce à la combinaison harmonieuse de la démocratie directe et de la démocratie représentative, à laquelle n’échapperait aucun domaine de la vie en société, à commencer par celui du travail, aujourd’hui zone interdite.

    Le chantier est immense et appelle invention et créativité avec la pleine utilisation des outils nouveaux de communication et de participation. Sans attendre, redonner au Parlement le primat politique devrait devenir un objectif prioritaire qui supposerait de cesser d’ensevelir l’élection des députés sous le présidentialisme.

    Avec les mouvements sociaux et citoyens, des députés libérés de la tutelle présidentielle seraient les garants de l’expression des rapports de forces réels dans le pays. Avec la possibilité de porter au Parlement, puis de contrôler, des représentants élus proportionnellement au nombre de voix recueillies, qui mèneront la lutte contre la prédation financière, décidés à affronter les logiques du capital, pour la souveraineté populaire et contre les actuels traités européens, deviendrait crédible l’ambition de renouer avec un progressisme de notre époque, aussi attentif au sort de la planète qu’à celui des individus qui la peuplent. Dès lors, pourrait s’imposer un droit nouveau qui sécurise le travail – et anticipe ses métamorphoses –, la défense des services publics comme des collectivités territoriales et des biens communs.

    Notre pays pourrait sans détour se prononcer pour l’arrêt des négociations sur le grand marché transatlantique, engagerait une nouvelle réflexion sur le changement de la construction européenne et les députés seraient maîtres des décisions d’engager la France dans des guerres. Autant de choix de nature à faire reculer l’ultralibéralisme ambiant et à couper l’herbe sous le pied d’une extrême droite qui se nourrit de ses méfaits.

    Il s’agit ni plus ni moins que d’inventer et de construire la première République sociale, démocratique et écologique. Et chacun est à même de mieux mesurer en ce moment combien les choses auraient été différentes si des députés, libres de leurs choix, s’étaient opposés à la loi El Khomri. Imaginons un groupe Front de gauche et communiste plus important ! L’exécutif n’aurait pas eu l’espace politique pour ces mesures, les plus réactionnaires depuis quatre ans. Ces enjeux appellent à considérer avec le plus grand sérieux l’élection des députés. Bref, pour changer de politique, tout indique qu’il faudra la transformer elle-même jusqu’à changer de régime.


    Notes

    (1) Les citations sont issues du livre tout récent d’histoire sociale et environnementale de la révolution industrielle d’Andreas Malm, Fossil Capital. The rise of steam power and the roots of global warming (Verso, 2016), p 228-229.

    (2) Timothy Mitchell,  Carbon Democracy (La Découverte, 2013).

    (3) Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2015)


    Illustration CC/flickr termes juridiques simples  Sans langue de bois

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