• Pourquoi veut-on abolir l’argent liquide ?

    Pourquoi veut-on abolir l’argent liquide ?

    CategoriesPourquoi veut-on abolir l’argent liquide ? Sachant que 80% des Allemands ne veulent pas renoncer à l’argent liquide, une émission de la télévision bavaroise a creusé la question de savoir à qui le plan de la suppression de l’argent liquide rend service. 

    Des banquiers prédisent que l’argent liquide aura totalement disparu dans dix ans. Derrière le paravent de la lutte antiterroriste, l’abolition du cash est aussi un bon moyen de renforcer la mise sous tutelle des citoyens et de faciliter la taxation de l’épargne et l’endettement des Etats.

    L’argent liquide est une liberté en voie de disparition. Dans son Souvenir de la maison des morts, récit fondateur de la littérature concentrationnaire écrit en 1856, le romancier russe Fédor Dostoïevski raconte ses quatre années passées dans le bagne d’Omsk en Sibérie où le tsar Nicolas 1er l’avait relégué. « L’argent, c’est de la liberté imprimée » observe-t-il car le forçat, même privé de son libre arbitre, « agit à sa guise lorsqu’il dépense de l’argent. Il peut se procurer de l’eau-de-vie, une fille de joie, et même, parfois, corrompre ses surveillants. »

    Un siècle et demi plus tard, cette liberté-là est en sursis. Nous allons vers une société sans cash. En Allemagne, première économie de la zone euro, le débat fait rage. Il part du constat que l’argent monnayé n’est plus dans l’air du temps, car seule la monnaie électronique permet une transparence totale et donc un contrôle efficace de l’Etat sur les transactions. Le patron de la Deutsche Bank, le Britannique John Cryan, prédit que les pièces et billets auront disparu dans dix ans. « L’argent liquide est inutile, il coûte cher et n’est pas du tout efficace », a affirmé le banquier le mois dernier lors du colloque économique annuel de Davos. Peter Bofinger, un des cinq « sages » économistes qui conseillent le gouvernement allemand, ne dit pas autre chose : « Vu les possibilités techniques qui existent aujourd’hui, les billets et les pièces de monnaie sont un anachronisme. » Le professeur à l’université de Würzburg préconise que la zone euro, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la Suisse abolissent simultanément l’argent liquide.

    Révolution numérique. Ces propositions sont paradoxales car en réalité, le montant total des billets et pièces en circulation, qui dépasse aujourd’hui les 1 000 milliards d’euros, ne cesse d’augmenter. Mais leur suppression répondrait à deux tendances de fond : d’une part la volonté des Etats de renforcer la surveillance des personnes et de leurs activités financières, notamment pour lutter contre le terrorisme, la criminalité organisée, le blanchiment et la fraude fiscale ; d’autre part, la révolution numérique qui favorise le développement des moyens de paiement électroniques, mouvement encore accéléré par la généralisation des smartphones. Sous l’impulsion de la guerre antiterroriste de François Hollande, l’offensive contre les espèces progresse sur deux fronts dans la zone euro :

    - Le plus gros billet, celui de 500 euros, va très probablement être supprimé. La Commission européenne l’a accusé la semaine dernière de contribuer au financement du terrorisme et de l’économie mafieuse, notant qu’il était « très demandé, en raison de sa valeur faciale élevée et de son encombrement minimum ». Le retirer du marché serait loin d’être anodin car même si la grande majorité des Européens ne l’a jamais tenu entre ses mains, le billet mauve représente plus du quart (307 milliards) des euros en espèces. Le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a indiqué le 1er février au Parlement européen que son institution réfléchissait à « la meilleure façon de prendre la décision et de la communiquer ». Autant dire que ce n’est plus qu’une question de temps ;

    - L’Allemagne, sous la pression de la France, envisage de plafonner les paiements en cash à 5 000 euros par transaction. Une révolution dans un pays où 80 % des transactions se font en liquide – on peut y voir des gens sortir un gros paquet de billets chez le garagiste pour acheter une voiture. Dans la Grande coalition d’Angela Merkel, le SPD social-démocrate pousse à la roue mais certains du côté de la CDU sont réticents. « A un moment, ça va finir comme dans Big Brother », reconnaît le vice-président du groupe CDU au Bundestag, Ralph Brinkhaus.

    Des économistes libéraux affirment qu’« Hitler, Staline et Mao se seraient réjouis d’un monde sans argent liquide. La dictature aurait coûté moins cher

    Des économistes libéraux qui se mobilisent contre cette perspective ont lancé l’initiative « touche pas à mon cash ». Ils affirment qu’« Hitler, Staline et Mao se seraient réjouis d’un monde sans argent liquide. La dictature aurait coûté moins cher. » Ces opposants font valoir qu’un monde dépourvu d’espèces sonnantes et trébuchantes serait un rêve pour l’Etat. Il pourrait tout à la fois surveiller les transactions, ponctionner les comptes et réglementer les comportements. « Sans argent liquide, observe le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung dans un éditorial, il pourrait ne plus y avoir aucune limite à la mise sous tutelle du citoyen. L’obèse ne pourrait plus s’acheter sa bombe calorique avec sa carte de paiement, l’alcoolique n’aurait plus le droit de payer pour une bouteille de vin et, à chaque “Veggie Day”, on ne pourrait pas acquérir de viande avec son smartphone. L’emprise du fisc sur le compte en banque du citoyen irait de soi. Et dans les Etats totalitaires, rien ne permettrait d’échapper à la surveillance et à l’oppression. »

    Cartes prépayées. L’argument antiterroriste est difficile à balayer du revers de la main. Pourtant, les partisans du maintien de l’argent liquide observent que l’économie numérique fournit des moyens au moins aussi discrets et efficaces que le cash pour financer les menées criminelles, comme les cartes prépayées anonymes ou même le bitcoin, la crypto-monnaie et son système de paiement décentralisé. Certains soupçonnent la lutte antiterroriste de n’être qu’un prétexte dissimulant des motivations moins avouables. Car sans argent liquide, on évite les ruées bancaires, on facilite la taxation de l’épargne et on accroît les possibilités d’endettement des Etats. L’économiste considéré comme le plus influent d’Allemagne (car le plus cité dans les médias), Hans-Werner Sinn, affirme ainsi : « En vérité, il s’agit de tout autre chose que de la criminalité d’escrocs à la petite semaine. Il s’agit du souhait de la BCE de faire descendre encore plus en territoire négatif les taux d’intérêt sur les dépôts ».

    Le président sortant de l’Institut de recherche économique (Ifo) de Munich pense que la suppression du cash viserait ainsi à piéger les épargnants en soumettant leurs économies à de possibles taux négatifs. Peter Bofinger, le conseiller du gouvernement, le dit d’un ton moins polémique : « Sans argent liquide, les banques centrales pourraient plus facilement mener leur politique monétaire ». Le mois prochain, la Banque centrale européenne doit discuter de possibles nouvelles mesures d’assouplissement monétaire (« quantitative easing ») dans l’espoir de relancer l’inflation et la croissance. Imposer, d’un même mouvement, des taux d’intérêt négatifs et l’abolition de l’argent liquide, serait un cauchemar pour les épargnants et les propriétaires. L’Allemagne, principal créditeur net mondial après la Chine, aurait ainsi une raison de plus de s’opposer à la politique de Mario Draghi.

    BONUS:

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    par klagemauer &  Luc de Barochez

    Illustration CC/flickr termes juridiques simples  Sans langue de bois

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    « Le stratège militaire américain ne tolère pas de résistanceRéponse au titre de l’article du New York Times sur WikiLeaks paru le 1er septembre 2016 »
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