• Qui peut encore digérer le dîner du Crif ?

    Qui peut encore digérer le dîner du Crif ?

    CategoriesQui peut encore digérer le dîner du Crif ? Addition salée pour la cohésion nationale. Ce lundi soir, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) organise son dîner annuel en présence de membres éminents de la classe politique. Une opportunité pour les convives de goûter les sermons du président Roger Cukierman et de savourer la finesse de ses injonctions.

    The-place-to-be : plus attrayant qu’une soirée caritative pour célébrités désœuvrées, le rendez-vous annuel du dîner du Crif est devenu, pour sa 31ème édition, un moment incontournable de la vie publique. Ce lundi 7 mars, ils seront environ 700 invités, triés sur le volet, à vouloir en être et y paraître. Acteurs politiques, décideurs économiques, personnalités religieuses et sociétaires du spectacle se rendront à cette cérémonie d’un genre particulier : celle durant laquelle, selon ses porte-paroles, la communauté juive délivre son message à la République. Et peu importe aux convives si de plus en plus de citoyens juifs contestent au Crif, comme bon nombre de leurs compatriotes musulmans à l’endroit du Cfcm, toute légitimité pour les représenter. Les jeux de rôles sont d’ores et déjà attribués.

    La dérive droitière, entamée en 2010 avec l’arrivée de Gilles-William Goldnadelet ses comparses au comité directeur du Crif, s'est confirmée avec le retour à la présidence de l'ex-banquier d'affaires Roger Cukierman, âgé aujourd'hui de 79 ans. Ces dernières années ont d'ailleurs vu apparaître une forme inédite de repli identitaire au sein de la communauté juive, particulièrement parmi les plus jeunes. Des intellectuels vont même jusqu’à dénoncer cette crispation idéologique : ainsi, le journaliste Jean Daniel n’avait pas hésité à comparer les responsables du Crif à des "représentants français du Likoudtandis que Rony Brauman et Elizabeth Lévy, pour une fois d’accord, qualifiaient cette institution de "seconde ambassade  d’Israël"Même le philosophe Alain Finkielkraut, surnommé jadis "le porte-flingue d’Ariel Sharon"semble parfois, lui aussi, excédé quand il en vient à juger comme étant "légèrement grotesque" le rendez-vous annuel du Crif, ce "tribunal dînatoire" qui s’apparente à une "convocation du gouvernement"Des jugements sévères de la part de personnalités de l’intérieur de la communautéd’ordinaire plus accommodantes avec leurs représentants autoproclamés.

    En 2014 comme en 2013, "l'invité d'honneur" était François Hollande. En novembre 2013, le président du Crif rendait hommage, sur le plateau d'une chaîne israélienne francophone, à "la grande amitié" du chef de l'État et de Manuel Valls envers Israël. Autrefois soutenu financièrement par ELNET, lobby euro-israélo-américain dont Roger Cukierman est administrateur, le président de la République avait honoré le Crif en conviant ses représentants et sympathisants au coeur de l'Élysée : c'était le 16 décembre 2013, lors de la célébration des 70 ans de l'institution. Une soirée au cours de laquelle le chef de l'État avait commis sa fameuse plaisanterie -révélée par Panamza- à propos del'Algérie. 

     

    Dérogeant au protocole, François Hollande avait également autorisé, de manière tout à fait exceptionnelle, Roger Cukierman à dire quelques mots d’introduction avant son intervention comme l'a souligné le site du Crif. Interviewé quelques heures auparavant sur France Inter, le président du Crif avait répondu par la négative lorsque son interviewer, Patrick Boyer, lui a demandé s'il était "contre la colonisation israélienne". Il s'était également félicité de la connivence affichée par François Hollande et Benyamin Netanyahou dans la vidéo du "chant d'amour" divulguée un mois auparavant par Panamza.

    Il arrive également que le président du Crif tienne des propos radicaux, voire antimusulmans. 

    Florilège :

    * En 2002, l'homme avait suscité la polémique en affirmant que la performance inattendue de Jean-Marie Le Pen au premier tour de l'élection présidentielle était un résultat qui "servirait à réduire l'antisémitisme musulman et le comportement anti-israélien, parce que son score est un message aux musulmans leur indiquant de se tenir tranquilles". 

    * En 2005, lors du dîner du Crif, Roger Cukierman, alors président de l'institution (de 2001 à 2007), avait également tenu les propos suivants: "Les enseignants ont la lourde tâche d’enseigner à nos enfants en plus des programmes normaux, l’art de vivre ensemble, l’histoire des religions, de l’esclavage, de l’antisémitisme. Un travail de vérité s’impose aussi pour inscrire le sionisme, ce mouvement d’émancipation, dans les grandes épopées de l’histoire humaine, et non comme un fantasme repoussoir".

    * En mars 2010, lors de déclarations tenues sur Judaïques FM et relayées sur le site du Crif, il invitait aussi les juifs de France à avoir beaucoup d’enfants pour contrer l’influence musulmane.

    * Six mois plus tard, à Jérusalem, Roger Cukierman, devenu vice-président duCongrès juif mondial, développait -de nouveau- des propos alarmistes sur la croissance de la population musulmane à travers le monde, ajoutant cette contre-vérité selon laquelle "tous les terroristes sont musulmans" et préconisant un rapprochement entre chrétiens et juifs pour contrer cette expansion démographique. 

    * Le  18 février 2014, sur l'antenne de RCJ (radio de la communauté juive), le président du Crif a fait une distinction, contraire au principe de l'égalité entre les citoyens, entre "Français" et "minorités".

    Écoutez l'extrait RCJ-Cukierman 18.02.14 

    * Le 25 mai 2014, sur l'antenne de la chaîne israélienne i24news, le président du Crif a commenté la mystérieuse fusillade survenue au Musée juif de Bruxelles en affirmant que "les jeunes des banlieues sont violents" et constituent une "force antisémite""Beaucoup" d'entre eux seraient également impressionnés par Mohamed Merah, ajouta-t-il. 

    * Le 18 juillet 2014, il accorda un entretien au site du Crif au cours duquel il employa une expression condescendante  et digne de l'époque coloniale -"braves musulmans"-pour qualifier une partie des citoyens venus à Paris manifester, cinq jours plus tôt, leur solidarité avec les Palestiniens victimes des bombardements israéliens. 

     * Le 24 février 2015, sur le perron de l'Élysée, Roger Cukierman n'a pas esquissé la moindre excuse. 

    La colère de Dalil Boubakeur, alors président -complaisant- du Conseil français du culte musulman, n'aura duré qu'un temps. La veille, ce dernier s'était insurgé contre la déclaration singulière -et réitérée lors du dîner du Crif- de Cukierman à propos de "toutes les violences" qui seraient "commises" -selon lui- "par des jeunes musulmans"

    Imagine-t-on par ailleurs Anouar Kbibech, désormais en charge du Cfcm, avoir l'opportunité de s'entretenir, à deux reprises et en l'espace de six mois, avec le haut-responsable des services secrets français? Le terne Franco-Marocain,salarié par le milliardaire israélien Patrick Drahi, a ainsi eu droit -ce matin, sur Europe 1- à un compliment de la part de Roger Cukierman pour son "ouverture"(à 2'55). 

    Apte à faire retirer un article de presse sous le prétexte risibledu "conspirationnisme", le Crif entretient  aussi des rapports étroits avec la police du renseignement (comme l'a révélé l'affaire Merah), la haute magistrature (le juge Marc Trévidic -autrefois chargé des dossiers terroristes liées au djihadisme- était curieusement présent au dîner de 2013) et la DGSE (services secrets, à travers notamment Christophe Bigot, ex-ambassadeur en Israël). Un tel problème n'est pourtant jamais abordé, ni même effleuré par la classe politique et les éditorialistes.

    Une omerta doublée d'une haute sécurisation du dîner du Crif : le lieu où se tiendra l'évènement ne figure pas sur le site de l'organisme communautaire. Il faut se rendre sur la page web dédiée à l'agenda de François Hollande pour avoir connaissance de l'endroit : le chicissime hôtel Pullman, situé dans le quartier parisien de Montparnasse. 

    La bunkérisation du lieu rend peu probable la tenue de manifestations contre le Crif, à l'instar de ce qui se déroule régulièrement aux Etats-Unis contre l'AIPAC, groupe de pression parlementaire dédié à Israël. D'autant que toute éventuelle protestation pacifique contre l'alignement systématique du Crif avec le régimecolonial et ségragationniste de Tel Aviv risquerait d'être caricaturée en rassemblement "antisémite" par des journalistes dociles.

    Ce chantage à l'antisémitisme continue de produire silencieusement ses ravages, qu'il s'agisse de l'indulgence de la classe politique envers les exactions commises en Israël ou de l'indifférence de la pseudo-presse d'investigation à propos des réseaux lobbyistes de Roger Cukierman. Sans omettre la chape de plomb qui recouvre toute éventualité d'un débat public à propos de la connexion israélienne du 11-Septembre.

    À ce propos, un mystère perdure au sujet du dîner prévu ce soir : Edouard Cukierman sera-t-il présent?

    Porte-parole de l'armée israélienne et président d'un fonds d'investissement co-dirigé par des faucons de l'extrême droite locale (dans lequel son père est associé), Edouard Cukierman était interviewé le 16 décembre 2013 par BFM Business pour présenter son livre consacré au "bouclier technologique" d'Israël. Chose méconnue : le tandem Cukierman a un lien indirect avec les évènements survenus le 11 septembre 2001. Une compagnie israélienne, dénommée ICTS et fondée aux Pays-Bas par des militaires du renseignement, pourrait devoir rendre un jour des comptes devant la justice new-yorkaise. Cette société fut la principale responsable du contrôle opaque et défectueux des passagers de l'aéroport duquel décollèrent les présumés pirates de l'air du 11-Septembre.

    Parmi les membres du conseil d'administration qui pilota alors- via le mystérieux Boaz Harel- ICTS figuraient deux Français : Roger et Edouard Cukierman. C'est d'ailleurs le même Roger Cukierman qui reprocha (en 2002) au directeur du Monde d'avoir laissé publier un article relatif aux espions israéliens gravitant étrangement autour des futurs pirates de l'air présumés. Nulle surprise, dès lors, à constater que ce sujet explosif n'a jamais été exploré par un média hexagonal depuis quatorze ans. 

    Roger Cukierman est un homme dont l'influence -tissée entre Paris, Londres et Tel Aviv depuis un demi-siècle, notamment à travers la puissante banqueRothschild- est bien plus considérable que celle de ses homologues catholiques, protestants et musulmans. Ceci expliquerait, en partie, l'incroyable rituel de déférence auquel vont se plier - ce lundi soir- politiques, juges, grands patrons et journalistes audiovisuels, François Hollande et Manuel Valls en tête.

    Post-scriptum : brève anecdote personnelle. En 2009, lors de mon stage de journaliste reporter d'images au sein de La Chaîne parlementaire, j'avais été témoin d'une scène édifiante : l'ex-PDG Richard Michel (successeur du militant sioniste Ivan Levaï) avait littéralement engueulé et menacé la dizaine de journalistes salariés qui refusèrent de couvrir l'intégralité de la soirée du dîner du Crif en leur affirmant qu'ils risquaient ainsi de "foutre en l'air" leur carrière.

    Bonus : pour en savoir plus sur le Crif, consultez le dossier de Panamza

    Délirant : le Crif accuse David Pujadas de commettre des "attaques antisémites" (12.02.16) 

    par HICHAM HAMZA

    Illustration Parti socialiste/flickr/CC0 Public Domain Pas d’attribution requise Sans langue de bois

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