• Renault: Ce que Carlos Ghosn est prêt à payer pour écraser ses salariés

    Renault: Ce que Carlos Ghosn est prêt à payer pour écraser ses salariés

    CategoriesRenault: Ce que Carlos Ghosn est prêt à payer pour écraser ses salariés. La direction de Renault lance ce 22 septembre des négociations pour un nouvel accord de compétitivité, le précédent de 2013 arrivant à échéance. La CGT a mené l'enquête et compilé minutieusement les effets dévastateurs : salaires gelés, CDI en forte baisse, conditions de travail dégradées, explosion du coût de l'intérim.... 

    Le groupe est prêt à payer pour écraser les salariés, pour tenter d'étouffer toute résistance en multipliant les différences de statut et les modes de mise en concurrence. Un constat que « l'Humanité Dimanche » a vérifié sur le terrain, dans les usines de Douai et de Flins.

    «Il n'y a pas de licenciements, pas de fermetures de sites ! » Les images remontent à février 2013. On y voit Arnaud Mon-tebourg se faire l'avocat de l'accord de compétitivité de Renault, que signeront peu après la CFE-CGC, la CFDT et FO. Le ministre du Redressement productif fait même la leçon à la journaliste qui l'interviewe, quand elle l'interpelle sur les 7 500 suppressions de postes programmées : « Votre manière de présenter les choses démoralise les gens... » Pour conclure notre entretien, Ali Kaya, secrétaire général du syndicat CGT de l'usine Renault de Flins (Yvelines), a tenu à nous montrer ce reportage, diffusé à l'époque sur Canal Plus. Aujourd'hui, quand il entend le même Arnaud Montebourg défendre, à la Fête de l'Humanité, un rassemblement de « l'ensemble des composantes de la famille de gauche » pour la présidentielle, il a donc comme un doute ! Car, en trois ans, il a surtout vu la précarité exploser dans son usine. Le nombre de CDI est passé de 2 800 à 2 100, celui des intérimaires de 700 (pour plus de 500 prestataires) à 1 800 aujourd'hui, avec la mise en route toute récente d'une équipe de nuit.

    Même constat à Douai (Nord) : « On est aujourd'hui moins de 3 000 CDI dans l'usine [1]. On était plus de 4000 avant l'accord et on n'avait quasiment pas d'intérimaires. Maintenant, ils sont 1 600 », résume David Dubois, secrétaire général du syndicat CGT.

    GRÈVE D'INTÉRIMAIRES

    Certains intérimaires sont là depuis des années, quitte à contourner la législation, d'autres sont remplacés à la fin de leur mission. L'abus est flagrant : les postes des intérimaires ne relèvent pas de besoins ponctuels mais bien pérennes. « Ce qu'on réclame, c'est de l'embauche en CDI », insiste Abdel Miraoui, élu au CE à Douai, qui estime à 1 000 les besoins immédiats dans l'usine nordiste. « Si un intérimaire engage une procédure (pour abus d'intérim - NDLR), il sera en procès pendant au moins 2 ans, voire plus. Il ne travaillera plus chez nous ni chez Peugeot (l'usine PSA de Poissy est à quelques kilomètres de Flins -NDLR), car les patrons sont amis. Même la boîte d'intérim refusera de continuer à le faire travailler », décrypte Ali Kaya. À Douai, on nous parle même de cet intérimaire qui a eu du mal à obtenir une journée de congé après le décès de son père. Et d'un autre qui était sur la chaîne alors que sa femme accouchait... Mais les choses changent. À Flins, quelques plaintes sont sur le point d'être engagées et, en novembre dernier, 350 intérimaires se sont mis en grève pour réclamer des primes et des heures supplémentaires non payées.

    « Les intérimaires sont embauchés au coefficient 165, le plus bas, raconte Estelle, qui travaille au secteur logistique de l'usine de Flins. Normalement, au bout de 6 mois, ils doivent être augmentés. » Mais, ajoute-t-elle, Renault et la boîte d'intérim « se renvoient la balle » le moment venu.

    La direction se vante d'une baisse de la masse salariale. En fait, la facture aux boîtes d'intérim explose...

    8 HEURES AU LIEU DE 2 SUR UN POSTE DIFFICILE

    Chez Renault, les postes les plus difficiles sont classés « rouges », du moins quand la direction accepte de les reconnaître comme tels. C'est le cas du lissage sous caisse : « Le véhicule est placé en hauteur et le gars est dessous, avec les bras tendus, pour faire l'étanchéité au mastic. Normalement, il y a une rotation toutes les 2 heures. Mais si c'est un intérimaire, il peut rester pendant 8 heures », assure Abdel Miraoui. À Douai, le nombre de passages d'intérimaires à l'infirmerie a explosé : 16 en 2013,))) 40 en 2014 et 277 en 2015. C'est le seul indicateur concernant leur état de santé donné par la direction, qui ne comptabilise dans ses bilans sociaux que les accidents du travail de ses propres salariés. Au secteur « presses » de Flins, Christophe emboutit chaque jour jusqu'à 3 800 portes de coffre : « À la fin de la journée, on peut avoir soulevé 10 tonnes. Cela entraîne des problèmes de dos, de bras, de nuque... » « Des centaines de gars sont abîmés, handicapés, inaptes... Il y a aussi des maladies professionnelles : canal carpien, épaule, dos, cervicales... » détaille Ali Kaya, « mais, avec les intérimaires, la direction n'a même pas à en assumer les conséquences ». Une simple fin de mission suffit.

    LES EFFECTIFS­ -21%
    Entre 2012 et 2015, les CDI en activité sont passés de 39 500 à 31 100 en France (­ 21 %). En 3 ans, la baisse est de 29 % chez les ouvriers, 22 % chez les techniciens, 8 % chez les cadres. Les intérimaires sont passés de 2 000 à 8 000 entre 2013 et 2016.

    LES DIVIDENDES 8 FOIS PLUS
    Les dividendes de 2015 se montent à 710 millions. C'est 8 fois plus qu'en 2012 . Avec 130 millions, l'intéressement des salariés n'est que de 18 %.

    MASSE SALARIALE –150 MILLIONS
    Chute des effectifs et gel des salaires : avec l'accord de 2013, la masse salariale brute a plongé de 150 millions entre 2012 et 2015. Mais les factures des entreprises d'intérim ont explosé et dépassent à Flins la masse salariale des ouvriers Renault.

    RÉMUNÉRATION DES DIRIGEANTS+ 65 %
    Salaires, cotisations sociales et stock-options confondus, la rémunération de la dizaine de membres du comité de direction (hors PDG) atteint en 2015 24,5 millions. En 2012, on était à 14,8 millions : 65 % de hausse.

    RÉMUNÉRATION DU PDG 7,2 MILLIONS
    Carlos Ghosn a empoché 7,2 millions en 2016, en plus des 9 millions de Nissan. En avril, les actionnaires ­ dont l'État ­ avaient rejeté cette rémunération. Mais le PDG avait le CA à sa botte. Pour l'avenir, la commission des rémunérations du groupe veut ramener la part variable de la rémunération du PDG de 150 % à 120 % du fixe. Mais avec possibilité de passer à 180 % si « surperformance financière »... La suite semble écrite.

    BLESSÉ MAIS QUAND MÊME AU TRAVAIL

    Outre les suppressions de postes, l'accord de 2013 impose aux salariés un gel des salaires, pudiquement renommé « modération salariale ». À coups d'augmentations individuelles et de primes d'équipe liées à la qualité de la production ou au taux de présence des salariés, la direction met la pression et divise. « Récemment, j'ai vu un gars avec une entorse à la cheville, raconte Abdel Miraoui. Il s'était blessé au foot. Il m'a dit : "Je ne peux pas être absent, sinon on n'aura pas la prime..." » Autre ingrédient amer de la mixture : l'augmentation du temps de travail. À Flins, « on a perdu 18jours et demi de congés, soit l'équivalent d'un mois de salaire », calcule Ali Kaya.

    Congés amputés de 8,5 jours, journées allongées de 10 minutes et 12 samedis travaillés : c'est ça, Renault Douai !

    À Douai, la journée de travail a été allongée de 10 minutes et les congés amputés de 8 jours et demi. Toujours à Douai, un accord local prévoit même jusqu'à 12 samedis travaillés obligatoires dans l'année. « C'est une possibilité (que la direction se donne - NDLR) d'enclencher une "période haute d'activité". C'est ce qu'on va sûrement avoir bientôt, malgré le chômage partiel... » prédit Abdel Miraoui. « On a chômé vendredi et lundi derniers ; on re-chôme vendredi et lundi prochains, explique en effet David Dubois. Officiellement, c'est pour manque de pièces, mais c'est faux. » Il s'agit surtout de constamment adapter le volume de travail au niveau de production. Or, à Douai, les parcs de stockage sont remplis de plus de 3000 véhicules, dont de nombreux Scenic qui ont « des problèmes de qualité dont ils n'arrivent pas à cibler la raison », confie David Dubois. Les « problèmes de qualité », voilà bien ce qui pourrit la vie des ouvriers sur la chaîne.

    Les raisons sont multiples. À Douai, 80 % des pièces du Talisman viennent de Corée par bateau. À cause des chocs subis dans les conteneurs, certaines arrivent abîmées. Les baisses de prix imposées aux fournisseurs ne sont pas non plus sans effets sur la qualité des pièces. Et puis, « les camarades des bureaux d'étude, au Technocentre de Guyancourt, nous disent qu'ils n'ont plus les moyens matériels et le temps pour réaliser les projets », explique David Dubois. Régulièrement, au montage, l'ouvrier doit se débrouiller pour résoudre un problème imprévu. Exemple à Douai : « Pour l'Espace, ils se sont rendu compte que la connectique placée sous le véhicule, pas loin du pot d'échappement, prenait l'eau. Donc les opérateurs rajoutent un carter en plastique qu'ils ont bricolé... » Les soufflets de boîte de vitesses sont également rafistolés, pour éviter qu'ils s'affaissent.

    « ENGAGEMENTS ET EFFORTS RÉCIPROQUES »

    Selon le groupe Renault, l'accord de compétitivité de 2013 est « fait d'engagements et d'efforts réciproques ». Pas la peine de revenir sur les « efforts » imposés aux salariés. De son côté, la direction s'engageait tout d'abord au « maintien des sites » en France. Avec plus de 8 000 suppressions de postes en trois ans, c'est largement l'équivalent de trois usines qui a été rayé de la carte. Autre promesse, le « développement de l'activité ». La Nissan Micra, qui sera bientôt fabriquée à Flins, est ainsi présentée comme une nouvelle production. Sauf que la Clio 5 sera désormais fabriquée en Turquie et en Slovénie. Un vrai marché de dupes, que Renault compte bien renouveler pour plusieurs années supplémentaires....

    Note:

    [1] L'effectif officiel est de 3500, mais en y intégrant de nombreux « seniors » partis en préretraite.

    par LUDOVIC FINEZ

    Illustration CC/flickr termes juridiques simples  Sans langue de bois

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