• Sarkozy : deux heures d'émission et d'intox

    Sarkozy : deux heures d'émission et d'intox

    CategoriesSarkozy : deux heures d'émission et d'intox. Revue des bobards et exagérations de Nicolas Sarkozy lors de son passage jeudi soir sur France 2. Invité jeudi soir sur France 2 de «l'Emission politique», Nicolas Sarkozy s'est livré à une série de contre-vérités, sur l'immigration, les finances publiques, ou encore l'asile. Pot-pourri.

    «Disons la vérité : 85% des demandes d’asile sont refusées»

    Disons la vérité, donc : Nicolas Sarkozy raconte n’importe quoi. Selon les chiffres fournis par l’Ofpra pour les cinq premiers mois de 2016, la taux de protection atteint en réalité 36,2% (si on intègre les décisions en appel devant la Cour national du droit d’asile – CNDA). Ce qui laisse donc 64% de refus. Bien loin des 85% évoqués par Nicolas Sarkozy. En 2015, ce taux s’élevait à 31,5%, contre 28% en 2014 (Ofpra + cour d’appel).

    Ajoutons que les chiffres faux donnés par Nicolas Sarkozy le sont encore quand ils sont énoncés à propos des migrants de Calais, ce qui était le cas hier. Car les migrants présents à Calais présentent la particularité, en raison de leur nationalité (Soudanais, Erythréens, Afghans) d’obtenir un taux de protection plus élevé. Ainsi, sur les 4 200 demandes d’asile enregistrées par la préfecture de Calais depuis fin 2014, 60% ont reçu une réponse favorable. Un taux qui atteint même 70% si on tient compte des recours devant la CNDA.

    «La France et l’Europe sont les continents les plus généreux du monde ! Arrêtons de culpabiliser la France ! Il y a quelque chose d’effrayant dans cette affaire : nous recevons beaucoup plus de gens que les autres !»

    Voyons d’abord pour l’Europe dans son ensemble : si on parle de réfugiés et qu’on regarde en volume, le graphique accompagnant un récent tweet du HCR permet de mesurer que l’Europe n’est pas vraiment le continent «supportant» la plus grande charge en matière d' «accueil» des réfugiés, même si ce qu’on met derrière le terme «accueil» varie évidemment selon les pays. Les chiffres sont frappants, et très éloignés de la vision que donne Sarkozy d’un continent refuge, puisque l’Europe n’accueille que 6% des réfugiés dans le monde :

    Mais Nicolas Sarkozy glisse de l’Europe à la France pour aboutir à cette phrase étonnante : «nous recevons beaucoup plus de gens que les autres», ce qui justifie donc selon lui de durcir la politique d’asile.

    Eurostat donne des indications qui permettent de juger l’effort français par rapport à ses voisins. Sur la question, le seul indicateur valable est le nombre de demandeurs d’asile rapporté à la population du pays. Voici ce que cela donne pour le premier trimestre 2016 (dernière colonne) : 

    Si on regarde le nombre de demandeurs d’asile accueillis par million d’habitants, on voit que la France (270), a accueilli au premier trimestre 2016 deux fois moins de demandeurs que la moyenne européenne (565). Elle se situe au 18e rang (sur 31), très loin derrière l’Allemagne (2 155), mais aussi l’Autriche (1 619), la Suisse (964), le Luxembourg (888), la Suède (790), le Danemark, (527) la Belgique (419) ou la Finlande (392).

    Pour paraphraser Nicolas Sarkozy : dans cette affaire, la France reçoit en moyenne moins de demandeurs que les autres pays européens.

    «Les Anglais, les Italiens et les Espagnols ramènent chez eux les Soudanais, Erythréens et Afghans. La France décide de ne pas les ramener. Comment fait-on la différence entre un vrai réfugié politique et un faux ?»

    Nicolas Sarkozy continue sur sa démonstration d’une France outrageusement généreuse en prenant l’exemple des Soudanais, Erythréens et Afghans qu’elle accueillerait trop largement, quand les autres pays les refuseraient.

    Selon l’Ofpra, le taux de protection accordée en première instance en France aux demandeurs afghans a été de 80,3%. Celui des Soudanais, de 33,6% et celui des Erythréens, de 46,4%. Ce sont effectivement des taux plus importants que pour la moyenne des autres nationalités. Mais même si les comparaisons sont délicates (1), c’est aussi le cas dans les autres pays Européens. Les trois nationalités que cite Sarkozy figurent en effet dans les sept nationalités obtenant en Europe les plus fort taux de protection. Dans l’ensemble des pays européens, en 2015, le taux de protection (en première instance) des Afghans a été de 67%, celui des Erythréens de 89,8% et celui des Soudanais de 56%.

    Un examen en détail confirme que Nicolas Sarkozy raconte n'importe quoi : les Erythréens qu'il cite comme étant particulièrement choyés par la France ont été la deuxième nationalité a obtenir l’asile en Europe en 2015. Sur 27 600 Erythréens bénéficiaires de la protection, plus des trois quarts l’ont été dans trois Etats membres de l’UE. Il s’agit de l’Allemagne (9 500), la Suède (6 600) et les Pays-Bas (4 900). La Grande-Bretagne (1 570) et l'Italie (525) sont devant la France (480). 

    «Quand j'ai fait le discours de Grenoble en 2010, où je proposais de retirer la nationalité à ceux qui trahissaient la France, M. Hollande et la gauche militante ont dit : "C'est un scandale." L'année dernière, le même M. Hollande m'a convoqué pour me dire : "Est-ce que vous m'aiderez à faire voter le retrait de la nationalité ?"  Il a arrêté en rase campagne, c'était un mensonge.»

    Nicolas Sarkozy aime à se présenter comme la père de la déchéance de nationalité, insistant sur le fait que la gauche a combattu en 2010 ce qu'elle a essayé de mettre en place cinq ans plus tard. Dans son livre la France pour la vie, Nicolas Sarkozy écrivait déjà : «Dès 2010, j’ai indiqué que la nationalité française n’était pas un dû, et que les personnes bénéficiant d’une double nationalité devaient la perdre si elles étaient convaincues d’actes criminels, y compris terroristes. J’ai été, en retour, accusé de tous les maux par l’opposition. Cinq ans plus tard, le président de la République convoque un congrès pour l’adopter.»

    Sauf que Nicolas Sarkozy a bien proposé une extension de la déchéance de nationalité en 2010, lors du fameux discours de Grenoble, mais il n’était nullement question de déchoir de leur nationalité les terroristes ou «ceux qui trahissent la France». La loi prévoyait déjà une possible déchéance de nationalité pour les binationaux naturalisés (mais pas les nés français comme la gauche l'a défendu) pour des crimes et délits relevant du terrorisme. Nicolas Sarkozy voulait ajouter à ce motif le meurtre de policiers et de gendarmes. C’est en effet dans un contexte de violence contre les forces de l’ordre que Nicolas Sarkozy avait tenu son discours.

    C’est cette mesure (extension de la déchéance de nationalité pour les naturalisés depuis moins de dix ans condamnés pour meurtre d’agents dépositaires de l’autorité publique) qui avait été adoptée par les députés fin 2010, avant d’être torpillée par les sénateurs (du fait de l’opposition des centristes et de la gauche). Il est donc vrai que la gauche avait à l’époque hurlé. Mais suggérer que l’extension de la déchéance de nationalité à l’époque portait sur des faits de terrorisme est en revanche inexact. Même si cela permet d’accréditer la thèse selon laquelle la gauche fait aujourd’hui exactement ce que Nicolas Sarkozy avait alors proposé.

    «Je veux ramener la dépense publique de 57,5% du PIB à 50% du PIB : c’est 100 milliards d’économies !»

    On pourrait en faire l’intitulé d’un problème de maths de collège : sachant que la PIB de la France est de 2 200 milliards d’euros, et que la dépense publique atteint 57,5% du PIB, de combien de milliards faut-il la réduire pour que la dépense publique baisse à 50% du PIB ? La réponse n’est pas 100 milliards, comme le dit Sarkozy, mais 150 milliards. 

    Mais même si Sarkozy avait parlé de 150 milliards d'euros, l'équation serait simpliste. Elle ne tient pas compte de l’évolution dite naturelle des dépenses publiques (environ 2% par an), ni de l’évolution du PIB, qui joue évidemment un rôle majeur dans l’affaire. Il suffit de partir du principe que la croissance du PIB sera supérieure à celle des dépenses pour obtenir mécaniquement une baisse relative des dépenses par rapport au PIB. A l'inverse, si la croissance du PIB est inférieure à la croisance naturelle des dépenses, l'effort d'économie devra être supérieur.

    Enfait, cette valse de chiffres de Sarkozy est surtout un excellent exemple de la manière dont, sur ce sujet compliqué de la mesure des réduction de dépenses, on peut balancer des gros chiffres... sans rien dire du tout. Pour ceux qui veulent se coller au sujet, voici une excellente présentation des différentes manières de mesurer les baisses de dépenses, par François Ecalle, ancien rapporteur général du rapport de la Cour des comptes sur la situation et les perspectives des finances publiques.

    «Presque un lycéen sur deux sera centenaire !»

    La phrase rappelera des souvenirs à ceux qui ont suivi la réforme des retraites de 2010. Le vieillissement de la population et la multiplication des centenaires était un argument brandi par la droite pour allonger la durée de travail des Français. Sans surprise, c’est à nouveau à propos des retraites que Nicolas Sarkozy a ressorti l'argument des centenaires. Lequel est farfelu, comme nous avions eu l’occasion de le démontrer, en revenant à l’origine de cette idée reçue.

    Selon Jean-Marie Robine, chercheur à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), cette «croyance» trouve son origine dans un malentendu. En 2001, lors d’un congrès médical sur l’allongement de la vie, Robine avait évoqué certains travaux démographiques fondés sur le postulat que l’espérance de vie va continuer à augmenter au même rythme que par le passé. Evoquant ce type de projections, Robine est ainsi cité dans le Parisien du 15 mars 2001 : «C’est en fonction de ces critères que l’on arrive à la conclusion qu’un enfant sur deux qui naît actuellement sera centenaire.» Le quotidien fait de cette affirmation le titre de l’article : «Votre bébé a une chance sur deux d’être centenaire.»

    Pour Jean-Marie Robine, «c’est une phrase malheureuse prononcée devant quelques journalistes. J’ai tenté de rectifier. D’abord en précisant que si ce type d’affirmation était plausible, cela ne pouvait concerner que les filles, étant donné les fortes différences qui existent encore en termes de mortalité entre les hommes et les femmes. Mais même en spécifiant qu’on parle des filles, on ne peut évidemment affirmer qu’une sur deux née en 2000 sera centenaire. C’est un pari. Une hypothèse parmi bien d’autres». Des hypothèses en la matière, il en existe beaucoup, y compris des bien moins optimistes, selon lesquelles l’espérance de vie dans les pays occidentaux va plafonner du fait de la prévalence de l’obésité. Sarkozy aurait pu aussi jeter un œil aux chiffres de l’Ined (Institut national d’études démographiques) qui affirme que«dans l’hypothèse d’une poursuite régulière de la baisse de la mortalité, 11% des enfants nés en 2000 pourraient devenir centenaires (16% des filles et 4% des garçons)». On est loin d’un sur deux.

    Bonus : cette vidéo de nos confrères du Monde sur les déclarations de Nicolas Sarkozy à propos de l'affaire Bygmalion.

    par Cédric Mathiot

    Illustration CC/flickr termes juridiques simples  Sans langue de bois

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