• Syrie: Les raisons d'un nouvel embrasement

    Syrie: Les raisons d'un nouvel embrasement

    CategorieSyrie: Les raisons d'un nouvel embrasement. La paix s'éloigne en Syrie. L'accord de cessez-le-feu initié par Moscou et Washington n'aura tenu qu'une semaine. Les violations répétées de la trêve par chacune des parties ont favorisé une reprise du conflit. 

    Encore une fois, les civils en paient le prix fort, comme à Alep. Les 250 000 habitants subissent un nouveau siège et des bombardements quotidiens qui font des milliers de victimes. Le contrôle de la ville syrienne reste le dernier enjeu géopolitique et militaire pour l'avenir du pays, d'où une polarisation des forces sur le terrain et la disparition des « modérés ». Un affrontement est lancé entre les forces de Bachar Al Assad et ses soutiens (Russie, Hezbollah, Iran) et les groupes djihadistes soutenus par les émirats du Golfe et certains pays occidentaux. Une telle imbrication des forces rend une solution militaire impossible. Seule une solution diplomatique au prix d'un effort collectif peut ramener encore la paix. Est-ce la volonté des États-Unis ?

    Aux États-Unis, les nouveaux présidents reconduisent généralement la politique extérieure de leurs prédécesseurs. La ligne diplomatique étant assez similaire entre républicains et démocrates accordés sur un même objectif : le maintien de l'hégémonie. Concernant la Syrie, la divergence porte sur l'interventionnisme des candidats à la Maison-Blanche. Donald Trump apparaît moins favorable aux interventions militaires que son adversaire démocrate, la plus rassurante pour « l'establishment » diplomatique. Une élite désormais « entièrement composée de néoconservateurs à droite et d'interventionnistes libéraux à gauche », analyse Benjamin Friedman (1).

    Hillary Clinton, à l'instar de son mari et ancien président, n'a eu que peu de divergences avec les républicains en termes de politique étrangère. Lorsqu'elle a été élue sénatrice de New York, elle a soutenu la ligne diplomatique de l'administration Bush (2000-2008), de l'invasion de l'Irak le 10 octobre 2002 jusqu'au concept de guerre préventive.

    Face aux « choix de circonstance » opérés par Obama, bien malin qui peut saisir la stratégie américaine.

    Et lors de son passage au secrétariat d'État, elle a clairement prôné les bombardements en Libye et défendu une intervention en Syrie. De son côté, Donald Trump n'entend pas se lancer dans une expédition au Proche-Orient.

    « Nous y dépensons des milliers de milliards de dollars, alors que l'infrastructure de notre pays est en train de se désintégrer », a-t-il déploré le 3 mars, et il a inscrit « la montée du groupe "État islamique" au bilan de Barack Obama et de son ancienne secrétaire d'État, Hillary Clinton ». Malgré tout, pour John R. MacArthur, le directeur du « Harper's Magazine » : « La tentation du repli, qui hante la politique étrangère de Barack Obama depuis 2009, concerne désormais les deux grands partis. »

    La nouvelle doctrine de Washington

    Les « faucons budgétaires » l'auraient emporté sur les « faucons militaires » ? C'est loin d'être évident en ce qui concerne la Syrie et l'importance prise par la Russie dans ce conflit et dans la région. Le bombardement des positions de l'armée syrienne, qui a tué 70 soldats et en a blessé plus de 100 autres le 17 septembre, alors qu'un cessezle-feu était en vigueur depuis le 10 septembre, interpelle...

    La stratégie menée en Syrie ainsi qu'en Libye par l'administration Obama apparaît comme un choix de circonstance afin de ménager les partisans d'un interventionnisme accru et ceux qui réclament la fin du recours à la force. Cette stratégie est présentée comme celle du « retranchement » relatif pour la plus grande armée au monde, ses dizaines de bases militaires (Irak, Afghanistan, Bahreïn, Djibouti, Italie...) et ses services de renseignements. Pour Benoît Bréville dans « le Monde diplomatique » (2) : « La décision syrienne d'août 2013 (celle de ne pas bombarder la Syrie ­ NDLR) représente un tournant pour la diplomatie américaine. (...)

    La fin du réflexe d'une riposte militaire. Cette rupture a confirmé le choix par Washington d'une stratégie de "retranchement" afin de pouvoir se concentrer sur les problèmes intérieurs et remédier à l'activisme déstabilisateur des années Bush. » Une stratégie clairement formulée, explique-t-il, par le « Guide stratégique » publié en 2012 par le département de la Défense : « Pour atteindre nos objectifs de sécurité, nous développerons des tactiques à l'empreinte légère et peu coûteuses. (...) Les forces américaines ne seront plus en mesure de mener des opérations prolongées à grande échelle. »

    Affrontements quotidiens à l'ONU

    C'est dans cette logique que l'administration Obama semble alterner entre la tentation de trouver un accord de paix en Syrie et de ne pas laisser la Russie devenir un acteur incontournable dans la région. Il y a tout juste un an (3), la Russie a débuté son opération militaire en soutien au régime du président Bachar Al Assad, dévoilant des armements jamais utilisés : bombardiers, systèmes de missiles multirôles, GPS russe (le Glonass), radar, collecte d'informations... Depuis la fin de la trêve, mi-septembre, l'ONU est devenue le lieu d'un affrontement verbal quotidien entre les États-Unis (et ses alliés) et la Russie. Les bombardements sur le convoi humanitaire le 19 septembre et sur Alep le 23 septembre ont encore davantage figé les positions. « Ce que fait la Russie, c'est de la barbarie », a martelé Samantha Power, ambassadrice des États-Unis auprès de l'ONU. De leur côté, les autorités russes ont dénoncé le « peu de discipline des soldats américains », la « passivité » face à Daech et réclamé une enquête minutieuse sur l'attaque du convoi humanitaire détruit le 19 septembre.

    Pour Didier Billion, directeur adjoint de l'IRIS : « La situation urgente et tragique de la Syrie ne se prête pas au décompte des bavures où les responsabilités sont par tagées. Jusqu'à aujourd'hui, les États-Unis et la Russie, deux membres du Conseil de sécurité des Nations unies, ont occupé le terrain. Mais la disposition est asymétrique. La Russie ­ alliée de Bachar Al Assad ­ a un projet politique sur la Syrie, alors que l'administration Obama est totalement en retrait depuis plus de 3 ans et modifiera sa stratégie à la fin de son mandat et à 2 mois des élections présidentielles. »

    Le triple jeu turc

    Les États-Unis font également face à un autre élément dans le dossier syrien : le rapprochement turco-russe. Un rebondissement jugé inattendu par de nombreux diplomates après l'attaque d'un bombardier russe par les forces turques à la frontière syrienne, en novembre 2015. Si le gel des relations a duré plusieurs mois, les forts liens économiques (gaz, tourisme...) entre les deux puissances les ont incitées à temporiser.
    Au Moyen-Orient et sur la Syrie tout particulièrement, l'administration Obama doit faire face à une redistribution des alliances au gré du conflit. « Ce rapprochement (Poutine-Erdogan ­ NDLR) a engendré une révision des positions de la Turquie sur la Syrie.
    Neutraliser la Russie, devenue un acteur majeur dans le conflit, reste un objectif prioritaire des états-Unis.

    Erdogan, farouche opposant de Bachar Al Assad, rêvait autrefois de sa destitution au profit des Frères musulmans. Depuis sa visite à Moscou, le président turc est plus conciliant avec son homologue syrien », explique Karim Pakzad, de l'IRIS. À Saint-Pétersbourg, les deux chefs d'État ont annoncé davantage de « coopération technico-militaire ». Un rapprochement qui a soulevé des questions sur l'avenir des relations entre la Turquie et l'OTAN.
    Les différents acteurs du conflit qui ravage la Syrie et menace toute la région veulent-ils vraiment la paix ?

    Ces turbulences ne peuvent réellement aller jusqu'à une rupture. La Turquie demeure un fidèle allié états-unien et un membre prépondérant pour l'OTAN dans la région. Seulement, elle joue de plus en plus sa carte personnelle, comme en atteste sa récente intervention en Syrie avec son opération « bouclier de l'Euphrate ». Le but d'Erdogan est clair: freiner la montée en puissance militaire et politique du PYD (forces kurdes). « Les États-Unis ont donc fait un choix stratégique. Ils préfèrent une alliance forte, efficace et opérationnelle avec la Turquie plutôt qu'avec les groupes kurdes de Syrie. Pour eux, l'enjeu est bien plus important du point de vue géopolitique », résume Didier Billion.

    Armes américaines, argent saoudien

    Les États-Unis, l'Arabie saoudite et la kyrielle de groupes armés étiquetés « rebelles » constituent le trio infernal, acteur essentiel de la guerre qui ravage la Syrie, mais dont le rôle décisif est placé au second plan par la quasi-totalité des médias occidentaux. Les Américains fournissent les armes, les Saoudiens financent les opérations militaires des « rebelles » en s'assurant surtout de leur continuité sur les lignes syriennes. Durant le très bref cessez-le-feu à la mi-septembre, « plus de 300 attaques ont été menées par les groupes liés à al-Qaida », précise Fabrice Balanche, directeur du Groupe de recherche et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO).

    L'objectif est en réalité d'empêcher la moindre amorce d'un processus de négociation tant que le régime de Bachar Al Assad est encore en place. Dans une déclaration signée par plus d'une trentaine d'entre eux, ces groupes, soutenus par les pays du Golfe, la Turquie et l'Occident, rejettent le parrainage des négociations par la Russie, soutien de Damas. Ils crient au « crime contre le peuple syrien », en prenant soin de maintenir le siège des quartiers dans leurs zones de contrôle, notamment à Alep, exposant les civils aux bombardements russo-syriens.

    Ces groupes sont surtout assurés d'un approvisionnement permanent en armes. « Lorsque le président Obama a secrètement autorisé la CIA à commencer à armer les combattants rebelles de Syrie en 2013, l'agence d'espionnage savait qu'elle aurait un partenaire disposé à aider à financer l'opération clandestine. C'est le même partenaire sur lequel la CIA s'est appuyée pendant des décennies pour son argent et sa discrétion dans les conflits lointains : le royaume d'Arabie saoudite », rappelle un article du « New York Times » (28 janvier 2016), qui revient sur l'importance de cette dimension régionale dans le conflit.

    « Le soutien aux rebelles syriens n'est que le chapitre en cours d'une relation qui dure depuis des dizaines d'années entre les services d'espionnage d'Arabie saoudite et les États-Unis, une alliance qui a traversé le scandale Iran-Contra, le soutien aux moudjahidine contre les Soviétiques en Afghanistan et les combats par procuration en Afrique », précise l'article.

    L'énergie, nerf de la guerre

    « Les États-Unis, les Européens et les Russes sont mus par "la flamme du pétrole et la fumée du gaz" », dénonce le poète syrien Adonis, dans un entretien à l'AFP à l'occasion du Salon du livre de Göteborg (Suède)... La question énergétique intervient en effet à plusieurs niveaux dans ce conflit. Le pétrole, c'est d'abord le nerf de la guerre pour Daech. La longévité de l'« État islamique » a été rendue possible grâce au contrôle de nombreux puits, à l'acheminement de l'or noir à travers les innombrables réseaux, avec la complicité évidente de la Turquie, et à sa vente, jusqu'en Europe. Stopper ces mouvements pour tarir la source de financement de Daech est un enjeu essentiel. Les Russes ciblent d'ailleurs ces milliers de camions-citernes qui se dirigent vers la frontière turque.

    Les frappes de la coalition auraient, elles, plutôt tendance à les épargner, selon des sources concordantes. Ce sont les hydrocarbures qui déterminent également les positionnements géostratégiques des puissances occidentales et de leurs alliés.

    Mais, « les Américains ne sont plus dépendants du pétrole saoudien. Ils sont indépendants et vont le rester au moins jusqu'à 2030 », rappelle le chercheur Fabrice Balanche. C'est cette marge de manoeuvre qui a facilité leur rapprochement avec l'Iran, au grand dam de l'Arabie saoudite. Les liens entre Riyad et Wasington se sont certes distendus, mais pas au point de remettre en cause les dispositifs de soutien financier et armé aux groupes satellites d'al-Qaida. La Syrie est enfin un corridor stratégique pour le transit de l'énergie, notamment depuis la découverte en Méditerranée de ressources pétrolières et gazières.

    Note

    (1) www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2014-01-28/state-union-wrong. (2) « les États-unis sont fatigués du monde », « le monde diplomatique », mai 2016. (3) le 30 septembre 2015, la russie lançait son opération de soutien au gouvernement syrien et affaiblissait daech.

    par VADIM KAMENKA ET NADJIB TOUAIBIA

    Illustration CC/flickr termes juridiques simples  Sans langue de bois

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