• Tchernobyl, un mensonge français

    Tchernobyl, un mensonge français

    CategoriesTchernobyl, un mensonge français. Ce documentaire réalisé par Mélanie Calsace et produit par Phares et Balises. S'il fallait garder une image en mémoire, c'est bien celle-là : une carte météo d'Europe sur fond gris présentant deux spirales vertes fléchées symbolisant deux anticyclones dont le célèbre "des Açores", placé sur l'Hexagone. 

    Avec, entre les deux, une grosse pancarte STOP, comme un panneau de signalisation routière barrant le passage, sur les frontières franco-allemande, franco-suisse, etc. Un stop quasi-miraculeux, annoncé par Brigitte Simonetta, au nuage radioactif qui se déployait alors au-delà de l'Ukraine, de la Biélorussie, de la Russie, pour atteindre Suède, Danemark, Ecosse, Turquie, Italie... Et la France, totalement épargnée ? La réalisatrice Mélanie Calsace, très jeune à l'époque de la catastrophe de Tchernobyl, débutée le 26 avril 1986, voilà trente ans, a voulu reconstituer la genèse de ce qui est devenu, dans la mémoire de ceux qui l'ont vécu, "le mensonge français" sur les retombées radioactives de l'explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire soviétique : l'arrêt du nuage aux frontières françaises. Des nuages, devrait-on d'ailleurs dire car, comme le rappelle à l'écran l'ingénieur du CEA Jean-Claude Zerbib, "il y a eu au moins six nuages".

    L'information de masse passe plus que jamais à l'époque par le journal télévisé

    Interviewée pour ce documentaire (1), j'ai pour ma part rappelé à quel point les temps ont changé ! Parce qu'on était encore, malgré les débuts de la pérestroïka, en guerre froide d'avant la chute du mur de Berlin, les informations venant de derrière le "rideau de fer" restèrent quasi-inexistantes avant une déclaration de Gorbatchev 18 jours après les débuts de la catastrophe ; Parce qu'en France, le développement du nucléaire battait son plein et le gouvernement n'avait pas envie d'en casser l'élan par des nouvelles alarmantes ; Parce qu'll n'y avait ni Internet, ni Facebook, ni Twitter, ni Instagram, etc. Aucun réseau social pour échanger ne serait-ce que de furtives images et informations multi-sources... C'est à un exercice de reconstitution historique, avec l'historien Fabrice d'Almeida comme fil rouge, que convie ainsi la réalisatrice. Prière de se replacer dans le climat de l'époque. Ainsi, Pierre Pellerin, le directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) n'a jamais véritablement énoncé que le nuage s'était arrêté à la frontière, comme le précise l'historienne Galia Ackerman. Mais les dénégations permanentes du seul responsable officiel alors autorisé à évoquer cette question des retombées radioactives en France, ainsi que l'appui que lui apporta ultérieurement le ministre de l'agriculture de l'époque, François Guillaume, ont contribué à l'élaboration du mensonge.

    L'information de masse, rappelons-le, passe plus que jamais à l'époque par le journal télévisé. C'est là que se forme la doxa et on la (re)voit être forgée, avec toujours la même stupéfaction rétrospective. Alors que sur le terrain, début mai 1986, tous ceux qui savent (ingénieurs, spécialistes radioprotection des centrales nucléaires, des laboratoires de recherche, pompiers etc.) que des détecteurs enregistrent de la radioactivité sur le sol français, et "beaucoup savaient", rappelle Monique Sené, physicienne, co-fondatrice du GSIEN (groupement de scientifiques pour l'information sur l'énergie nucléaire), ceux-là même sont tenus au silence. Les membres du SCPRI avaient fait un "serment de confidentialité", rappelle Fabrice d'Almeida. Il faut du courage à ceux qui pensent qu'il est de leur devoir de parler : "on était des traîtres", commente Jean-Claude Zerbib. En sus du stop aux frontières, l'image reprise ici de la salade interdite outre-Rhin et... sans problème en-deçà du fleuve, que la journaliste Corinne Lalo montra au journal télévisé de TF1, fait aussi partie des images vintage qui ont marqué les esprits.

    Outre cette reconstitution historique - ponctuée de tampons rouges FAUX qui clignotent à l'écran à l'énoncé d'un mensonge - le documentaire a tenu à aller plus loin, avec ce qui ne fait pas du tout sourire : ce que le médecin corse Denis Fauconnier et son épouse agricultrice, premiers "lanceurs d'alerte" considèrent comme non-assistance à personne en danger. En clair, tous deux s'insurgent contre le manque d'information et de réaction contre le dépôt début mai dans l'île de Beauté, de particules radioactives assez nombreuses et puissantes pour contaminer les prairies et les champs ; contamination se transmettant ensuite en particulier dans le lait des vaches, brebis, chèvres, ainsi que les herbes (notamment aromatiques comme le thym) utilisées dans la cuisine. Mettant donc en danger la santé humaine. Trente ans après, ils témoignent de leur détermination de l'époque, comment ils décident d'envoyer des échantillons de lait (et de fromage) pour examen au SCPRI, afin d'en avoir le coeur net. Réponse : 320 à 360 Bq/l, autant dire pas grand-chose. Denis Fauconnier rappelle son étonnement par la remarque que lui fait le labo "officiel" : l'équivalent de"quelques cigarettes supplémentaires dans la journée". Ce qui le décide à faire faire d'autres mesures "par un labo indépendant du SCPRI". Les chiffres seront tout autres : 5000 début mai pour grimper jusqu'à 10.000 voire 20.000 (3), réitere-t-il devant la caméra.

    Aucune mesure de protection particulière n'a été prise à l'époque en France après l'accident de Tchernobyl

    C'est alors que fut créée la CRIIRad, premier laboratoire indépendant de mesures, rappelle Roland Desbordes, cofondateur et actuel président de l'association. Les analyses de plus de 500 échantillons ont lieu et "ceux qui savent" se rendent compte que Pierre Pellerin "fait des moyennes". Ce sont elles qui sont systématiquement présentées sur les plateaux télévisés et permettent d'ignorer le phénomène, encore mesurable aujourd'hui de "peau de léopard". En d'autres termes, la contamination très variable que l'on peut observer sur certaines zones, selon que les précipitations (pluie, neige...) ont rabattu ou non des particules radioactives à tel ou tel endroit du sol. Ici, des points chauds ("hot spots"), là très peu de radioactivité, plus loin une mesure encore différente. Résultat, des coins de Corse où les niveaux peuvent atteindre 30.000 Bq/m2, en Alsace 7000 Bq/m2. Dans le Mercantour, certains sols présentant aujourd'hui des niveaux supérieurs à 100.000 Bq/kg pourraient être considérés comme des déchets radioactifs. Ce que reconnaît Philippe Renaud, de l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire), selon qui il a fallu "une quinzaine d'années pour combler la méconnaissance" (du phénomène de hot spots / peau de léopard ndlr).

    Une chose est sûre, et les protagonistes du documentaire le rappellent aux plus jeunes qui n'ont pas connu cette période, aucune mesure de protection particulière n'a été prise à l'époque. Pire, les autorités se sont ingéniées à dissimuler les données. A preuve, cette main courante établie selon les déclarations du pompier Garrido, après le déclenchement le 2 mai 1986, de l'alerte de l'équipement détecteur de radioactivité dans la caserne d'Ajaccio, main courante qui a... disparu. manifestement subtilisée. De son côté, le médecin Fauconnier estime que quelques dizaines de pathologies thyroïdiennes (4) auraient pu être évitées si la vérité (et les précautions à prendre) avait été dite à l'époque. La justice elle-même a préféré mettre les miettes (radioactives) sous le tapis. On se souvient, comme le rappelle dans le documentaire l'ancienne magistrate Marie-Odile Bertella-Geffroy, spécialiste des dossiers sensibles de santé publique, que Pierre Pellerin, mis en examen pour "tromperie aggravée" a bénéficié d'un non-lieu en 2011. Officiellement, la catastrophe nucléaire de Tchernobyl n'a pas eu de conséquence sanitaire mesurable en France, et aucun lien n'est fait avec des maladies de la thyroïde. La raison d'Etat l'a emporté. Ce n'est certainement pas le moment de l'oublier et le documentaire le fait excellemment comprendre.

    PS : ne ratez pas "La bataille de Tchernobyl", de Thomas Johnson, projeté après "Le mensonge français", lors de cette soirée spéciale de RMC Découverte. Ce film remarquable qui a déjà dix ans permet de comprendre le sacrifice extraordinaire des mineurs et liquidateurs qui furent envoyés au front (de la radioactivité) sur ou sous la centrale et qui en sont morts. On retrouve avec émotion le photographe Igor Kostine, décédé en juin 2015, qui fut le premier à faire connaître par ses images l'ampleur de la tragédie.

    1) Journaliste à Liberation en 1986, j'ai alors écrit sur la catastrophe, en particulier sur le réacteur RBMK et je me suis rendue en 1992 dans la zone interdite, à Pripiat et près du sarcophage du réacteur n°4, en compagnie de spécialistes ukrainiens (Kiev), français (Cadarache) et biélorusses (Minsk).

    2) Auteure de "Traverser Tchernobyl", Premier Parallèle, 2016

    3) La norme actuelle européenne pour le césium 134 et 137 à ne pas dépasser pour le lait et les produits laitiers est de 370 Bq/kg

    4) On sait que l'élément radioactif iode131 va se loger dans la glande thyroïde et que les rayonnements qu'il y diffuse peuvent provoquer un cancer.

    par Dominique Leglu

    Illustration CC/flickr termes juridiques simples  Sans langue de bois

    Source URL de l'article

    "Ce blog est un blog militant indépendant, sans prétention, bien évidemment non commercial et totalement amateur. Les images, les textes dont nous ne sommes pas les auteurs ainsi que les musiques et chants seront supprimés du blog sur simple demande par courriel. Nous publions textes et communiqués émanant d'auteurs et d'organisations diverses. Ces publications ne signifient pas que nous partageons toujours totalement les points de vue exprimés. Nous déclinons toute responsabilité quant au contenu des sites proposés en liens."

    Categories

    « Bilderberg : réunion des « exécutants » de ceux qui ont vraiment le pouvoir “Une situation de pré-guerre civile s’installe en France” »
    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

    Tags Tags : , , , ,