• Un spectre hante les libéraux : le partage, par J-M Harribey

    CategoriesDans le quotidien Les Échos du 20 janvier 2016, l’homme politique et ancien banquier Jean Peyrelevade publiait un article pourfendant les biens communs, l’économie du partage et les anticapitalistes. Je proposai alors le 22 janvier auxÉchos une tribune en réponse. Elle fut dans un premier temps acceptée par la rédaction en chef (voir sa réponse le 25 janvier), puis refusée. Pourquoi ? Mystère. Peut-être le manque de place… Voici le texte accepté puis refusé.

    La crise économique mondiale qui perdure suscite deux séries d’initiatives diamétralement opposées. D’un côté, l’effritement des gains de productivité menaçant la rentabilité du capital conduit les institutions financières et ceux que l’on appelle pudiquement les « investisseurs » à transformer tout actif réel en titres financiers : bien sûr, toutes les matières premières, mais aussi aujourd’hui les connaissances, le vivant et la nature.

    C’est le mouvement dit de financiarisation, facilité par les politiques monétaires accommodantes des banques centrales, très strictes vis-à-vis de l’économie réelle mais peu regardantes pour nourrir de liquidités les mécanismes financiers, notamment la titrisation. De l’autre côté, en réaction justement au risque de marchandisation et, pire, de financiarisation des conditions matérielles de la vie, une réflexion nouvelle s’est développée autour des biens communs qu’il s’agit d’instituer comme tels pour empêcher leur appropriation et les protéger : l’eau, l’air, le climat, les connaissances, et les principaux biens publics et collectifs traditionnels comme l’éducation ou la protection sociale. En somme, des biens communs pour assurer le bien commun.

    Entre les deux, apparaît toute une gamme d’initiatives et d’activités, navigant entre le partage ou la gratuité et le business ordinaire : économie collaborative versusubérisation, accès libre et droit d’usage versus propriété privée, logiciels libresversus GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Les frontières séparant ces notions sont suffisamment ténues pour que leurs définitions et les théorisations des transformations économiques et sociales en cours ne soient pas stabilisées.

    Ainsi, dans Les Échos du 20 janvier 2016, Jean Peyrelevade écrit : « Quand l’économie du partage aveugle les anticapitalistes ». Son propos est de mettre au jour « deux erreurs » qui seraient commises par les tenants des biens communs. La première consisterait à croire que la gratuité n’a aucun coût. La seconde est de ne pas voir que, derrière l’apparente gratuité de la numérisation, il y a un capitalisme dynamique. Ce faisant, il semble que soient commises ici trois erreurs.

    La première est la plus technique et aussi la plus fréquente dans ladite science économique : « l’économie gratuite est intégralement financée par les producteurs de richesses marchandes, ceux qui, au sens propre, font du fric ». On touche là l’archétype de l’erreur logique qui devient ensuite le vecteur de l’idéologie la plus partisane. Les services non marchands (éducation et santé publiques par exemple) ne sont pas financés par un prélèvement sur la seule activité marchande ; ils sont payés par un prélèvement sur un PIB déjà augmenté de l’activité non marchande.

    Autrement dit, les travailleurs qui y sont employés sont productifs de valeur monétaire pour la société mais qui n’est pas destinée à l’accumulation du capital privé. Cela va bien entendu à l’encontre du discours tenu par la pensée libérale et par une certaine tradition marxiste, plus fidèle d’ailleurs à Adam Smith qu’à Marx. La source de cette erreur réside dans le fait que les ressources humaines et matérielles pour produire du non-marchand ne sont plus disponibles pour valoriser le capital : un manque à gagner est ainsi confondu avec un prélèvement.

    Pour le dire abruptement, les travailleurs des services non marchands produisent le revenu qui les rémunère. Les impôts et autres prélèvements paient les services que la collectivité a décidé de produire, par anticipation des besoins collectifs. D’où l’importance de la distinction que faisait Keynes entre le financement (ex-ante) et le paiement (ex-post) privé ou socialisé de la production, dont découle la nécessité de maîtriser collectivement la politique monétaire et la création de monnaie.

    La deuxième erreur consiste à réduire la sphère économique à la sphère marchande, oubliant la double distinction entre le monétaire et le non-monétaire et entre le monétaire marchand et le monétaire non marchand. Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à la confusion entre capitalisme et marché, que toute l’historiographie et l’anthropologie ont mise en évidence.

    Et, in fine, elle renvoie à la fausse identité entre valeur d’usage (richesse) et valeur d’échange (valeur au sens économique), véhiculée depuis Jean-Baptiste Say, éliminant le fondement même de l’économie politique remontant à Aristote. Même la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi avait reconnu timidement la distinction entre richesse et valeur. Le critère de réfutabilité de Karl Popper, peu suspect de subversion, peut ici être appliqué : si on trouve un seul exemple permettant de distinguer valeur d’usage et valeur d’échange, alors l’irréductibilité de l’une à l’autre sera établie.

    La lumière solaire est une valeur d’usage extraordinaire puisqu’elle permet la vie, mais personne n’a réussi jusqu’ici (?) à la mettre en cage pour lui conférer une valeur au sens économique. Ce n’est pas faute d’essayer puisque se développe aujourd’hui toute une campagne pour transformer la nature en nouveau capital, dans un double but : élargir sans cesse la sphère du profit et accréditer la croyance en la possibilité de substituer éternellement, grâce au progrès technique, du capital manufacturé à du « capital naturel » épuisé pour faire du développement soi-disant durable.

    La troisième erreur est surprenante. Jean Peyrevelade attribue aux tenants des biens communs l’idée contraire à celle qu’ils défendent. Selon lui, ils ignoreraient que, derrière « la gratuité apparente de certaines grandes plateformes […], leurs inventeurs sont les champions incontestés du capitalisme numérisé, avec de gigantesques capitalisations boursières ».

    Mais c’est précisément le cœur de la critique qui en est faite. La problématique du bien commun avec les biens relevant de l’intérêt général est l’antithèse des nouvelles enclosures, sous forme de brevets et copyrights, que le capitalisme du XXIe siècle tente de poser pour élargir le champ d’application de la propriété privée dans la phase de crise globale qu’il traverse, et, du même coup, enlever au travail toute norme protectrice.

    La surprise passée, cette erreur est révélatrice de l’inconscient libéral, c’est-à-dire la hantise que le capitalisme produise lui-même son antidote : les nouvelles techniques, les multiples interconnexions par le web permettraient d’entrevoir une société où l’économie du partage, du libre accès, du droit d’usage, prendrait le pas sur l’économie du profit parce que cette dernière aurait été circonscrite. On comprend l’alternative : ébranler le système social ou redéfinir le bien commun pour le partager. 

    Réponse de la rédaction (25 janvier 2016 16:45:35)

    Parmi les très nombreux points de vues votre proposition de tribune a retenu notre attention.
 Nous nous proposons de la publier dans Le Cercle des Echos dont voici le lien :  www.lesechos.fr

    Cette formule vous convient-elle ?

    Bien cordialement.

    Daniel FORTIN 
Rédacteur en chef responsable des Opinions.


    par Jean-Marie Harribey

    Illustration CC0 Public Domain Pas d’attribution requise Sans langue de bois

    Source URL de l'article 

    Jean-Marie Harribey

    Jean-Marie Harribey est ancien Professeur agrégé de sciences économiques et sociales et Maître de conférences d’économie à l’Université Bordeaux IV.

    Pendant la première moitié de sa vie professionnelle, il a enseigné en lycée, et, pendant la seconde, à l‘Université où ses recherches portent sur la critique de l’économie politique, les concepts de valeur et de richesse, le travail, la protection sociale et le développement soutenable.

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