• Une classe ouvrière mondiale en formation

    Une classe ouvrière mondiale en formation

    CategoriesUne classe ouvrière mondiale en formation. Avec l’émergence d’une classe ouvrière enracinée dans l’hémisphère Sud, l’activisme syndical apparaît dans les mêmes zones géographiques. C’est un militantisme qui n’a pas encore beaucoup attiré l’attention dans les pays capitalistes avancés du Nord.

    Une des raisons à cela tient au dépérissement des mouvements ouvriers dans l’hémisphère Nord et dans la croyance répandue dans certains milieux, à partir de ce dépérissement, que la classe ouvrière se réduit et cesse peut-être d’être un instrument du changement social. De tels points de vue se basent en partie sur l’incapacité à voir les employés de bureau en col blanc comme faisant partie de la classe ouvrière. (Mais la plus-value est prélevée exactement de la même manière sur leur travail.) Pour une autre part, c’est de la myopie – la croyance que le consentement au travail dans le Nord est universellement représentatif, ce qui empêche en même temps d’apprécier la montée du militantisme de la part des travailleurs surexploités dans le monde en développement.

    Les travailleurs du Sud, cependant, développent de nouvelles formes de résistance et font maintenant intégralement partie d’une classe ouvrière mondiale; un changement social sous-estimé mis en lumiere par Immanuel Ness, dans Southern Insurgency: The Coming of the Global Working Class [Insurrection dans le Sud : l’avènement de la classe ouvrière mondiale]  (Pluto Press, London 2016)], une étude qui retrace ces évolutions de manière saisissante. La classe ouvrière industrielle n’a pas disparu, elle a plutôt été reconstituée dans le Sud et en nombre plus important que jamais, contrairement à ce que soutiennent les chercheurs de droite et de gauche, qui ont déclaré que «la classe ouvrière est morte». Dans son ouvrage, le professeur Ness affirme:

    «Alors que la droite a déclaré que la classe ouvrière était morte et qu’elle était un concept erroné, les chercheurs de gauche ont aussi contesté la légitimité de la classe ouvrière en tant que force sociale porteuse de l’égalité et du changement social. Pourtant, plus de 40 ans après l’offensive économique, politique et intellectuelle massive contre l’organisation des travailleurs dans le monde, le cœur de la classe ouvrière bat et elle est plus forte que jamais auparavant, malgré le déclin spectaculaire de l’organisation syndicale… Même s’il se pourrait que les mouvements ouvriers en Europe et en Amérique soient à bout de souffle, ce sont leurs défaites mêmes qui ont marginalisé leurs directions soumises et bureaucratiques et qui ont régénéré un intense mouvement ouvrier au début du XXIe siècle.» [p. 3]

    Le pourcentage des travailleurs du secteur formel ayant un emploi industriel dans le Sud a passé en 1980 d’environ 50% à 80% du total mondial. Cette augmentation est évidemment au cœur de la stratégie des entreprises à l’ère néolibérale : lorsque le travail organisé a remporté des succès, le capital a répondu en délocalisant la production. Ce processus s’est répété, puisque le capital multinational du Nord cherche en permanence à exploiter le travail à bas salaire du Sud. Le fait que le capital du Nord a intensifié son exploitation est démontré par la réalité que les profits tirés du Sud augmentent plus vite que l’afflux de capitaux d’investissement là-bas.

    Les syndicats traditionnels du Sud ont perdu tout le militantisme qu’ils ont pu développer un jour à partir de leur cooptation dans les institutions étatiques et capitalistiques. Mais contrairement aux gens qui travaillent dans la plus grande partie du Nord, les travailleurs du Sud ont commencé à construire de nouveaux types d’organisations. Le professeur Ness écrit :

    «En Afrique, en Asie et dans les Amériques, dans des industries de plus en plus nombreuses, ce nouveau prolétariat forme des liens de solidarité à travers des organisations indépendantes revendiquant l’amélioration des conditions de travail pour tous, poussant les syndicats existants à représenter tant leurs membres que les non-membres et formant des alliances au sein des communautés pour améliorer la qualité de vie de tous les travailleurs pauvres. Les revendications posées sur le lieu de travail et dans la communauté par le nouveau prolétariat industriel révèlent les motivations de travailleurs ancrés dans la solidarité, et une opposition fondamentale au capitalisme néolibéral, à l’inégalité et à la pauvreté.» [page 58]

    Les travailleurs migrants sont les plus vulnérables et subissent des conditions de travail particulièrement dangereuses, surexploitées et mal payées. Les théories libérales sur la migration en ignorent les raisons structurelles, note le professeur Ness : le néolibéralisme crée le chômage et les inégalités, forçant à des déplacements non volontaires ; les déplacements forcés mènent à leur tour aux bidonvilles, à la pauvreté et à l’exploitation. Le capital a besoin de ces migrations, et de l’immigration, afin d’aiguiser la concurrence pour les emplois et donc rendre le travail plus précaire. Les travailleurs immigrés gagnent en général à peine de quoi assurer leur propre survie et ne contribuent pas à l’économie de leurs pays d’origine, contrairement à la propagande de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international.

    Le travail précaire en Inde

    Le cœur de Southern Insurgency est constitué d’études de cas dans trois des plus importantes économies du Sud : l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. L’intensité de l’exploitation dans chacun de ces pays est forte et la résistance y est permanente malgré l’usage de la force de la part du capital et du gouvernement. Le premier des cas étudiés, l’Inde, représente «un exemple majeur d’impérialisme néolibéral», affirme le professeur Ness :

    «Les actions de l’État indien ont été décisives pour le capital multinational et ses agents locaux en facilitant les investissements étrangers dans de nouvelles industries manufacturières, en sauvegardant les investissements étrangers et en utilisant fréquemment les réglementations légales contre les ouvriers et leurs syndicats, et contre les syndicats luttant pour une représentation démocratique sur le lieu de travail. En outre, la police d’État est facilement disponible pour intervenir pour le compte des investisseurs multinationaux cherchant à contrecarrer les organisations ouvrières. En Inde, la police de l’État et le système judiciaire pénal ne sont pas des intermédiaires impartiaux, mais des partisans du soutien aux entreprises contre la classe ouvrière lorsqu’elle cherche l’équité et des conditions de travail humaines sur le lieu de travail.» [pages 105-106]

    Seulement un quart environ des travailleurs indiens bénéficient d’un emploi régulier et sont éligibles dans un syndicat reconnu par l’État ; trois quarts des ouvriers sont des travailleurs contractuels qui n’ont aucune sécurité, sont interdits de syndicalisation et sont payés entre 25% et 50% des bas salaires des travailleurs réguliers, à peine assez pour manger et payer un loyer. Bien que le droit indien ait autorisé les syndicats depuis l’indépendance, les lois sur le travail ont été bafouées depuis le début des années 1990 par l’État, les capitalistes et parfois même les syndicats. Avec des syndicats indiens traditionnels alignés sur des partis politiques allant en s’affaiblissant et échouant à défendre les travailleurs, une nouvelle formation indépendante, la National Trade Union Initiative [l’Initiative syndicale nationale] tente d’organiser les travailleurs non syndiqués et informels, bien que le gouvernement refuse de la reconnaître.

    Diviser la classe ouvrière est au cœur de la stratégie du capital multinational en Inde, activement encouragé par l’État. Un exemple de ceci est la riposte violente intervenue dans une fabrique automobile Suzuki en 1991. Les ouvriers ont effectué des grèves de la faim et des débrayages de deux heures pour soutenir leurs revendications, qui incluaient la fin du système de contrat. La direction a répondu par un lockout, renforcé par un blocus policier et la demande que les ouvriers signent une charte de bonne conduitedraconienne pour être autorisés à revenir. Au bout du compte, Suzuki a redémarré la production grâce à des briseurs de grève, avec le soutien enthousiaste de l’État.

    Lorsque Suzuki a ouvert une deuxième usine, le même scénario s’est reproduit, mais cette fois l’entreprise a embauché des hommes de main qui ont incité à la violence, faisant plus de 100 blessés; seuls les dirigeants syndicaux ont été emprisonnés. La résistance organisée continue en Inde malgré la répression continuelle, écrit le Professeur Ness, et les ripostes organisées, qui comprennent systématiquement des revendications pour un salaire et des conditions équitables, construisent une nécessaire conscience de classe.

    S’organiser au-delà des syndicats en Chine

    Bien que les travailleurs chinois soient confrontés à l’État le plus fort des trois pays étudiés, ce sont eux aussi qui font les plus grands progrès. La faiblesse même de la fédération syndicale chinoise, explique Southern Insurgency, peut donner aux ouvriers davantage d’espace pour agir collectivement hors des contraintes imposées par les bureaucraties syndicales et les lois sur le travail. La Fédération chinoise des syndicats a été l’unique fédération nationale depuis 1949, et comme de bonnes prestations sociales et la sécurité de l’emploi étaient la norme pendant l’ère Mao Zedong, les membres des syndicats ont peu d’expérience de la négociation. Les branches locales ne fonctionnent pas comme des organisations actives mais ne font que répondre aux perturbations dans les rangs de la production. Les syndicats sont soumis au capital et négocient sans la participation de leurs membres, mais cela les rend peu différents des syndicats occidentaux, explique le Professeur Ness :

    «La plupart des modèles syndicaux existants dans le monde ne veulent pas être concurrencés par des syndicats indépendants, donc pourquoi [la Fédération chinoise des syndicats] le voudrait-elle ? Les syndicats dans les démocraties libérales, qui échouent à représenter les intérêts de leurs membres, sont par conséquent un piètre modèle pour la classe ouvrière chinoise.» [page 126]

    Le droit du travail n’est essentiellement pas appliqué en Chine ; c’est dû en partie au fait que l’application en est dévolue au niveau de la ville. Les luttes sont généralement déclenchées par des manquements dans le paiement des salaires et tendent donc à être des actions spontanées d’une seule usine. Ironie du sort, comme les ouvriers sont limités par l’incapacité à se révolter à l’échelle régionale, nationale ou dans tous les secteurs, le nombre de révoltes locales est plus élevé qu’il ne le serait autrement. Les jeunes ouvriers s’affirment de plus en plus pour exiger de meilleures prestations en termes de salaires et de retraite, et les privatisations et les licenciements dans les entreprises d’État sont aussi à l’origine d’un nombre croissant de grèves.

    Les ouvriers de la région fortement industrialisée du Delta de la Rivière des perles, parfois dirigés par des contremaîtres, ont forcé des entreprises à leur payer des arriérés de salaire et des prestations de retraite. La répression policière a été déployée à l’extérieur des usines, mais l’État a aussi fait pression sur les entreprises pour qu’elles paient ce qu’elles devaient à leurs ouvriers. Partout, les ouvriers se sont appuyés sur leur auto-organisation puisqu’ils n’ont reçu aucune aide de leurs syndicats.

    Les grèves sauvages sont le modèle courant des négociations sur le lieu de travail en Chine, écrit le Professeur Ness, un syndicalisme de «lutte de classe» hors des canaux officiels. Un futur mouvement ouvrier chinois pourrait émerger de ces luttes.

    État et capital versus main d’œuvre sud-africaine

    Parallèlement au système de travail sous contrat de l’Inde et au système hukou pour les travailleurs migrants en Chine, l’Afrique du Sud utilise intensivement le travail contractuel et celui des migrants à la demande du capital multinational. Le néolibéralisme a une composante amère supplémentaire là-bas, parce que le Congrès national africain (ANC) applique des politiques du travail sévères : après avoir accordé des droits politiques à la majorité noire opprimée du pays, il n’a pas touché aux rapports économiques.

    La plus grande fédération syndicale sud-africaine, le Congrès des syndicats d’Afrique du Sud (COSATU), a été construit comme une filiale de l’ANC pendant les années 1980. Il est devenu ensuite un partenaire junior distinct de l’ANC et du Parti communiste sud-africain aligné sur l’ANC et a commencé à perdre en crédibilité dans les années 2010, lorsqu’il a échoué à s’opposer au néolibéralisme rigoureux dicté par le Fonds monétaire international. Les conditions de travail sont particulièrement dures pour les mineurs – l’exploitation des mines est contrôlée par les capitaux multinationaux et est de loin la plus grande industrie du pays.

    Le COSATU et sa filiale, le Syndicat national des mineurs, ont soutenu une augmentation du travail informel parce que cela leur permet d’être en position dominante en ne représentant que des ouvriers réguliers et donc sans soutenir la majorité de la main d’œuvre. Néanmoins, lorsqu’une vague de grèves a commencé en 2009, les syndicats les ont déclarées illégales et ont soutenu la direction. Dans un cas au moins, le syndicat a appelé à une sanction plus sévère que ne le demandait celle-ci !

    Les ouvriers se sont organisés et ont demandé à un nouveau syndicat non affilié au COSATU, l’Association des mineurs et syndicat de la construction, de négocier en leur nom, et celui-ci, à son tour, a obtenu des augmentations de salaire beaucoup plus importantes. Le Syndicat national des mineurs a cependant connu une nouvelle baisse en 2012, après que des ouvriers grévistes l’ont quitté pendant une grève pour rejoindre l’Association. Lorsque la direction a obtenu une ordonnance du tribunal contre les grévistes, le Syndicat national des mineurs s’est mis du côté de la direction et a envoyé des milices se joindre aux hommes de main de la société pour imposer un violent dénouement ; 34 ouvriers ont été tués et une dizaine blessés dans ce qui a été connu ensuite comme le massacre de Marikana.

    Une nouvelle vague de grèves a débuté en 2014, où les négociateurs de l’Association ont obtenu d’importantes hausses de salaires. Parallèlement, un syndicat de métallurgistes a appelé à plus d’activisme et à des nationalisations ; en réponse, le COSATU l’a expulsé. L’activisme ouvrier continue à monter et avec la scission du mouvement syndical, un réalignement semble venir. Le professeur Ness écrit :

    «La configuration future des syndicats reste à déterminer, mais il est clair que les ouvriers du rang contribuent à construire des syndicats d’opposition qui façonnent la lutte contre l’impérialisme économique, en insistant sur la fin du système d’exploitation et d’inégalités qui restent une constante à l’époque post-apartheid.» [page 178]

    La force du radicalisme ouvrier

    Southern Insurgency conclut en se demandant si les syndicats ouvriers existants peuvent contenir le développement d’organisations indépendantes de la classe ouvrière. Les actions des ouvriers indiens, chinois et sud-africains de l’industrie remodèlent les syndicats traditionnels et les ouvriers ne peuvent pas compter sur les dirigeants syndicaux bureaucrates pour se défendre, affirme le livre :

    «C’est le développement de la radicalisation ouvrière qui donnera la forme et le mode de survie des syndicats traditionnels en décomposition… Les résultats de ces luttes issues de la base sont diverses, mais l’évidence [] montre que ces mouvements gagnent du terrain, et obtiennent des gains substantiels en termes de salaires et d’amélioration des conditions de travail.» [page 189]

    Ce dernier livre d’Immanuel Ness apporte un correctif nécessaire à l’idée fausse que la résignation face au néolibéralisme est universelle ; les exemples de militantisme qu’il présente ne se réduisent pas simplement à un correctif nécessaire mais démontrent que des améliorations ne sont possibles qu’avec des actions organisées et autogérées. Dans un monde plus globalisé que jamais, les ouvriers de ce monde ont vraiment besoin de s’unir – une classe ouvrière mondiale ne peut se libérer qu’à travers une lutte mondiale.

    Illustration Ce contenu est librement disponible sous les termes juridiques simples Sans langue de bois

    L’article original est paru sur Systemic Disorder

    Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker francophone

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